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Le christianisme est un humanisme (article paru
dans la Libre Belgique du 11 octobre 2005)
«
L’humain est la mesure et le but de toute chose
» : cette conviction, commune aux diverses formes
de l’humanisme tel qu’il s’exprime dans
notre culture depuis la Renaissance, est battue en brèche
par nombre de chrétiens. À les entendre,
l’humanisme exprime une prétention insupportable
: l’homme se mettrait à la place de Dieu,
seul digne d’adoration ! Les droits de l’être
humain passeraient-ils donc avant ceux de Dieu ? Dans
cette ligne de pensée, humanisme et christianisme
sont antagonistes. Une certaine laïcité tient
d’ailleurs le même discours : la foi chrétienne
serait, par nature, anti-humaniste.
Catholiques
et protestants engagés dans la vie de nos Églises,
notre conviction est différente. Par-delà
des siècles de polémiques, nous croyons
qu’il est urgent de revenir aux fondements de la
Tradition chrétienne et d’y reconnaître
sa nature authentiquement humaniste. Depuis Jésus
de Nazareth, en effet, il est clair que la cause de l’Homme
et celle de Dieu sont indissociables. Les évangiles
disent la pratique quotidienne de Jésus : ému
par la détresse d’autrui, il guérit
les malades, remet debout ceux qui n’en peuvent
plus, fait rentrer les exclus dans le cercle de la société.
Sans trier ceux qui seraient dignes et ceux qui ne le
seraient pas, sans commencer par poser des conditions
ni donner des leçons. Tous reçoivent la
même attention, le même accueil, la même
parole vraie. Être humain parmi et avec les humains
: voilà la pratique essentielle de Jésus,
et c’est de cette manière là qu’il
commence à donner corps à ce qu’il
appelle le « Règne de Dieu ». En vue
de cette tâche immense, il a rassemblé une
petite équipe, d’où naîtra l’Église.
À lire les évangiles, Jésus apparaît
comme un grand humaniste et réalise enfin ce que
le livre de la Genèse assignait déjà
comme mission à l’humanité : être
image ressemblante de Dieu. Ce Jésus-là,
les chrétiens le proclament « Fils de Dieu
», « vrai Dieu et vrai homme ».
L’humain
nous dépasse. « Plus est en l’homme
», disait Emmanuel Mounier. Ne croyons pas trop
vite en avoir percé le mystère ! L’humain
n’est pas un absolu replié sur lui-même.
Il ne se réduit pas à l’individu isolé,
et il appelle au respect de la nature. D’une certaine
manière, l’humain doit encore être
inventé pour atteindre sa pleine dimension. Nous
croyons en une humanité relationnelle enracinée
et ouverte à plus qu’elle-même. Dans
une formule audacieuse, les Pères de l’Église
disaient même que l’être humain est
appelé à la divinisation !
Nous
ne voulons pas opposer, mais associer Dieu et l’humain.
Le mythe de Prométhée, qui doit voler aux
dieux le feu pour que les humains en bénéficient,
se trouve aux antipodes de la foi chrétienne. La
lecture des Écritures et l’exemple de grands
témoins de la foi chrétienne nous font dire,
au contraire, que :
1.
Aux yeux de Dieu, l’humain est sacré. Il
le dote de liberté. Il lui donne la responsabilité
du monde.
Il le destine au bonheur et l’appelle à être
sa propre image. Jésus et tous les prophètes
le proclament haut et fort : toucher à l’homme,
c’est toucher à Dieu. Chaque fois que nous
donnons valeur absolue à ce qui n’est pas
l’humain mais une de ses créations ou de
ses fonctions (l’argent, le pouvoir, le sexe, la
nation…), pour faire de lui un objet à utiliser,
nous portons atteinte à la dignité humaine
et à Dieu.
2.
Aux yeux de Dieu, tout être humain est sacré.
Si les capacités personnelles et les dons de l’Esprit
sont divers, nul ne peut s’arroger une place supérieure
aux autres. Aucune personne. Aucun groupe. Toute forme
de racisme ou de sexisme, toute discrimination ou toute
forme d’esclavage porte atteinte à la dignité
humaine et à Dieu.
3.
Aux yeux de Dieu, tout l’être humain est sacré.
Son corps, son intelligence, sa liberté de conscience,
sa capacité de relation. Celui qui humilie, ridiculise
ou infantilise autrui porte atteinte à la dignité
humaine et à Dieu. Il en va de même pour
celui qui tue, mutile ou torture, physiquement ou mentalement.
Et pour celui qui refuse à autrui ses droits élémentaires
: manger à sa faim, avoir un toit, vivre en sécurité,
recevoir des soins en cas de maladie ou d’accident,
disposer librement de soi-même, prendre part aux
décisions communes, être respecté
inconditionnellement…
Cette
vision est aussi un programme d’action, qui ne dispense
jamais de réfléchir. Car il n’en va
pas des grands principes, mais de l’humain en chair
et en os, dans sa situation concrète. Dans la société
en général et dans les Églises chrétiennes
en particulier, mobilisés par l’urgence,
des personnes et des groupes s’y engagent, d’une
manière souvent admirable. Pourtant l’inhumain
est partout, et il reste tant à faire !
Les
traditions humanistes sont diverses, et le christianisme
ne peut en revendiquer le monopole. L’histoire et
la réalité actuelle des Églises obligent
d’ailleurs à la modestie. À l’heure
d’une mondialisation placée sous le signe
de l’ultra-libéralisme, alors que bien des
solidarités sont menacées, l’avenir
de l’humain est en jeu, plus que jamais. La misère
frappe des milliards de personnes, et les fondamentalismes
se révèlent capables du pire. En même
temps, l’Europe se sécularise, et une tentation
menace les Églises : susciter un front commun des
religions contre la libre pensée et l’esprit
de la modernité. Ce serait une erreur tragique
! Avec d’autres humanistes, et notamment ceux qui
se réclament de la laïcité, les chrétiens
ont une cause commune, plus essentielle que tout ce qui
peut les diviser : construire un monde plus humain pour
tous.
L’équipe
d’animation spirituelle de l’ACI (Agir en
Chrétiens Informés) en Belgique : Jean-François
Blerot, Marie-Annette et Pierre Brisbois, Bruno Delavie,
Myriam Désirant, Mimi Gilon, Ghislaine Van Halewijn,
Jacques Vermeylen. |