Lettre
de l’ACI* belge au nouveau pape Benoît XVI (article
paru dans Le Soir du 21 avril 2005).
Cher frère évêque de Rome,
Nous
venons d’apprendre l’heureuse nouvelle : vous avez accepté
la lourde mission d’évêque de Rome et de pape de
l’Église catholique, et nous vous en sommes reconnaissants.
Nous devinons, en effet, que cette charge sera particulièrement
exigeante, et nous n’en doutons pas : vous l’avez acceptée
non par goût du pouvoir, mais pour être fidèle à
la mission entamée par votre ami Jean-Paul II et rendre aux innombrables
communautés catholiques le service de l’unité.
Permettez-nous de vous écrire en toute franchise ce que nous
portons aujourd’hui au cœur. En effet, les communautés
chrétiennes de chez nous aspirent, en majorité, à
une vraie réforme de notre Église : moins de rigidité
doctrinale ou disciplinaire, mais plus d’écoute et d’attention
aux personnes qui font pour le mieux dans des situations difficiles
; moins de solennité mais plus de simplicité évangélique
; moins d’autoritarisme, mais plus de concertation et de confiance
à ceux « d’en bas ». Il en va de l’espérance
des chrétiens et de la crédibilité de l’Église
dans notre société. Plusieurs des documents publiés
ces dernières années par la Congrégation pour la
Doctrine de la Foi, dont vous étiez responsable, exprimaient
tout au contraire l’esprit de la citadelle assiégée,
et ce n’est pas pour nous rassurer. Donnerez-vous le même
style à votre pontificat ? Ce serait, pensons-nous, une cause
de scandale pour le peuple chrétien de nos régions. Nous
croyons pourtant que vous pouvez entendre ce cri. Votre connaissance
de la Curie romaine et l’autorité dont vous disposez vous
permettent d’entreprendre, si vous le jugez utile, une politique
nouvelle d’ouverture. Nous aimerions que le pape, comme Jésus,
pose un regard bienveillant sur les hommes et les femmes et leur révèle
toutes leurs capacités de générosité potentielles.
Les casseroles chauffent par en dessous
Nous avons appris à vivre notre christianisme en adultes, c’est-à-dire
que nous voulons tout à la fois être autonomes et solidaires.
Nous avons tous reçu le même Esprit saint, Esprit d’amour
et de vérité, et le Christ Jésus nous a dit qu’il
est au milieu de nous quand deux ou trois sont réunis en son
nom. Dans nos équipes de base, nous cherchons à comprendre
ce que devient notre société et comment contribuer à
la rendre plus humaine, et la lecture de l’Évangile nous
éclaire. Nous confrontons nos expériences, nous cherchons
ensemble, nous prions ensemble, nous nous soutenons mutuellement, et
c’est de cette manière que naît l’Église.
Pas à partir de Rome, mais à partir de ce qui se vit à
la base. Comme le dit la sagesse populaire, les casseroles chauffent
par en dessous, non par en haut ! Cela signifie que, pour vivre notre
vie et la vivre en chrétiens, nous n’attendons pas les
mots d’ordre de la hiérarchie.
Notre expérience d’humanité et de vie chrétienne
vous intéresse-t-elle ? Alors n’hésitez pas à
venir nous rendre visite, à l’occasion. Si possible sans
papamobile, sans faste, sans grands discours préparés
à l’avance. Nous nous parlerons les yeux dans les yeux.
Nous vous écouterons, car nous voulons vivre en communion avec
toutes les communautés chrétiennes ; vous nous écouterez,
et nous nous sentirons encouragés à suivre la parole du
Christ.
Le service de l’unité, pas de l’uniformité
Du pape, nous n’attendons pas tout. Nous ne croyons pas qu’il
puisse, d’un coup de baguette magique, changer la réalité
de l’Église catholique. Nous ne croyons pas qu’il
sache tout mieux que les autres parce qu’il est le pape. Mais
nous le savons chargé d’une mission essentielle : être
signe, témoin et acteur efficace de l’unité entre
toutes les communautés qui se réclament du catholicisme.
Car aucune communauté chrétienne ne peut vivre isolée,
et il est vital qu’elles tissent et retissent sans cesse entre
elles des liens de confiance et de fraternité active.
Dans l’Antiquité, quand des communautés chrétiennes
ne parvenaient pas à s’entendre (et alors seulement !),
elles demandaient l’avis de l’évêque de Rome.
Ce service de la fraternité s’est peu à peu mué
en pouvoir autoritaire et centralisateur, et la Curie romaine a pris
un poids disproportionné. Aujourd’hui, une décentralisation
nous paraît indispensable, au bénéfice de la collégialité.
Si vous pouviez réduire le rôle de la Curie et faire confiance
aux Églises locales, à la fois sur le plan doctrinal et
sur celui de la discipline ! Encouragez partout la concertation : c’est
la Tradition la plus vénérable de notre Église
! Faut-il partout la même liturgie et les mêmes règles
(célibat des prêtres, par exemple) ? Que les communautés
chrétiennes de Rome, du Brésil, de l’Afrique centrale
ou de Belgique aient des styles divers, quoi de plus naturel, pourvu
qu’on s’ouvre au même Évangile, avec le même
souci de la communion universelle ? C’est ainsi seulement que
notre Église méritera son nom de « catholique ».
L’union des Églises et la rencontre des autres
convictions
Dans le même esprit, nous souhaitons que l’Église
catholique s’engage sur le chemin d’un œcuménisme
audacieux, qui n’a rien à voir avec le relativisme que
vous dénoncez volontiers. Sans rêver à une organisation
unifiée, chimère d’un nouveau centralisme, pourquoi
ne pas proposer aux autres Églises chrétiennes reconnaissance
mutuelle et intercommunion ? Ce qui fait l’unité des chrétiens,
ce n’est pas d’abord l’adhésion à des
vérités abstraites, mais le désir commun d’exposer
nos vies à la Parole de Dieu et au souffle de son Esprit. Bien
sûr, il faudrait s’accorder sur quelques règles communes,
mais l’obstacle est-il insurmontable ? Quant à la rencontre
du Judaïsme, de l’Islam et des autres religions, votre prédécesseur
Jean-Paul II a pris des initiatives courageuses. Nous souhaitons que
vous poursuiviez ce chemin de rencontre avec les autres spiritualités,
y compris avec l’humanisme non confessionnel.
La confiance aux théologiens
Avant d’être évêque, vous étiez un théologien
compétent et respecté. En Europe occidentale, le christianisme
semble avoir perdu l’initiative de la pensée, et il n’est
plus guère écouté. Ce n’est pas à
coup d’affirmations doctrinales et de rappels à l’ordre
qu’il retrouvera une parole crédible dans notre société.
La collaboration active entre théologiens et évêques
a fait de Vatican II l’événement d’Église
qui nous inspire encore. Nous vous demandons de faire confiance aux
théologiens : sans leur travail risqué, l’aggiornamento
de notre Église ne sera pas possible.
Une parole audacieuse pour le monde
Votre prédécesseur s’est distingué plus d’une
fois par sa franchise face aux grands de ce monde. Il a dénoncé
toutes les formes de totalitarisme, celui des régimes communistes,
mais aussi celui du capitalisme sauvage qui régit notre planète.
Il a mené campagne pour l’abolition de la dette des pays
pauvres. Quand G.W. Bush et T. Blair voulaient faire la guerre en Irak,
il a mobilisé toutes ses forces pour la paix. Si vous parlez,
que votre parole soit forte ; qu’elle cherche moins à ménager
la chèvre et le chou qu’à annoncer, quoi qu’il
en coûte, la radicalité de l’Évangile pour
aujourd’hui.
Cher frère évêque de Rome, nous aurions aimé
vous parler de nombreux autres sujets urgents : les femmes et les hommes,
leurs aspirations au sein de notre Église et de notre société
; la bioéthique ; les ministères dans l’Église
; la lutte contre la misère ; le culte de la personnalité
dont vous risquez de faire l’objet ; le langage de nos célébrations…
Vous serez sollicité de mille manières, et vous devrez
tenir compte à la fois des personnes qui craignent le changement
et de celles qui réclament des réformes immédiates.
Il vous sera souvent difficile de choisir le meilleur chemin. C’est
pourquoi nous prions pour vous et avec vous le Dieu de Jésus-Christ
: il est notre avenir.
*L’équipe
d’animation spirituelle de l’ACI en Belgique : Jean-François
Blerot, Marie-Annette et Pierre Brisbois, Bruno Delavie, Myriam Désirant,
Mimi Gilon, Ghislaine Van Halewijn, Jacques Vermeylen
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