Homélie du Père Thierry Lamboley s.j

Dimanche 18 décembre à Strasbourg / Bischheim (ACI), à l'occasion du jubilé de l'ACI en France

 

Dieu vient bouleverser notre ordinaire.


20 septembre 1964 : Alors que le concile Vatican II bat son plein, le pape Paul VI annonce la nomination de Marie-Louise Monnet comme auditrice au concile. Une femme, la seule au milieu des évêques du monde entier. Lors des précédentes sessions, il y avait déjà eu des hommes laïcs auditeurs du concile. Mais une femme ? Jamais ! Les journalistes se sont demandés ce qu’avait bien d’extraordinaire cette Marie-Louise Monnet pour avoir été choisie. « De toutes les questions qu’ils m’ont posées, raconte Marie-Louise, je retiens celle-ci qui me semble être la plus révélatrice, j’étais interrogée sur les diplômes que j’avais obtenus au cours de mes études. Ma réponse était des plus simples : j’ai fait celles qui étaient normales pour une jeune fille de mon milieu à mon époque, c’est-à-dire que je ne possède pas de diplôme, je suis une femme ordinaire. »


Une femme ordinaire.

 

On pourrait en dire autant de Marie, jeune fille « sans diplôme », d’un bourg ordinaire de Galilée, promise en mariage à un charpentier ordinaire, Joseph, bien qu’il fut descendant de la maison de David. Un couple à la vie ordinaire. Nous savons que ce sera l’obstacle majeur pour reconnaître, plus tard, en Jésus le Messie : « De Nazareth, que peut-il bien sortir d’extraordinaire ? »

Chers amis, chers téléspectateurs, il nous reste une semaine pour réaliser que c’est dans l’ordinaire de nos vies que Jésus veut naître. Alors, comment, en huit jours, nous entraîner à regarder notre ordinaire comme le lieu où Dieu va se manifester ? Eh bien, en nous inspirant de Marie dans l’évangile de l’Annonciation, nous pouvons repérer trois attitudes.


Entendre


La première attitude de Marie est sans doute la plus difficile qui soit au monde et pour chacun d’entre nous. Entendre. Écouter ce qu’une personne nous dit, surtout un inconnu. Et l’écouter au point d’en être bouleversé, transformé, touché, dirions-nous aujourd’hui. Sans cette capacité à être affecté en profondeur par ce que les autres, ou les événements, nous disent, nous restons à la superficialité des choses. Et notre vie ordinaire perd son potentiel d’ouverture à Dieu.


Questionner


L’ange, ayant trouvé quelqu’un qui sait écouter, continue de parler. Il apprend à Marie la bonne nouvelle qu’il avait mission de lui annoncer : « Tu vas enfanter un fils ». Et là, surprise ! Marie ne dit pas « Amen ; très bien, compris, j’accepte, pas de problème... » Non. Mais elle ose parler en fidélité avec ce bouleversement qui est en elle et qu’elle écoute, en profondeur. Elle pose une question pour être certaine d’avoir bien entendu ce qu’elle a entendu. Elle ne se ferme pas à la nouveauté étonnante, et même inconcevable, que l’ange lui annonce. Elle pose simplement, et avec respect, une question : comment cela va-t-il se faire ? C’est le bon sens ordinaire de l’accueil de la nouveauté, accueillir sans pour autant tout accepter tant qu’on ne comprend pas.


Servir


La réponse de l’ange fait mouche et Marie entre dans une nouvelle confiance. Elle saisit intérieurement que « rien n’est impossible à Dieu ». Et transformée par la foi qu’elle accorde à cette parole de l’ange, sa réponse fuse : « Voici la servante du Seigneur ». Servir, telle sera la manière de vivre de Marie. Se mettre au service de la puissance de Dieu qui vient bouleverser son ordinaire, afin que son ordinaire de femme devienne à l’image de l’ordinaire de la vie de Dieu.


Écouter, sans interrompre celui qui parle.

Questionner, en parlant à partir de ce qui nous bouleverse et transforme.
Servir, pour grandir à l’image de Jésus qui est venu servir et non être servi.


Nous avons une petite semaine devant nous pour nous préparer à être complètement transformés par la naissance de Jésus. Alors, écoutons ! Remettons-nous en question ! Devenons, comme Marie-Louise Monnet, comme Marie, des femmes, des hommes, des enfants ordinaires, prêts à vivre une vie nouvelle avec Jésus.

 

 

 

 

Actes de la "Célébration d'écritures" des 8, 9 et 10 avril 2011 à WAVREUMONT

Cet événement, organisé par l’ACi, a rassemblé une trentaine de personnes autour de quelques romans de Xavier Hanotte (entre autres : Des feux fragiles dans la nuit qui vient, 2010, éditions Belfond, Le couteau de Jenufa, 2008, éditions Belfond, L’architecte du désastre, Belfond, et Poussières d’histoires et bribes de voyages, éditions Castor Astral).

 

Le thème de la session, « On n’a pas tous les jours vingt ans », faisait allusion au fait qu’il s’agissait de la vingtième célébration d’écritures organisée à Wavreumont.

 

Nous avons eu l’occasion d’entendre deux exposés très intéressants, autour du thème de la lecture : l’un, de Frère Hubert de Wavreumont, sur la place du lecteur ; l’autre, de Jean-François Grégoire, sur le thème de la lecture également.

 

Vous trouverez ci-après l’intégralité de ces deux exposés ; nous vous invitons à les découvrir !

 

 

Exposé de Frère Hubert: "La place du lecteur"

 

Je partirai de l’affirmation un peu abrupte, j’en conviens : « tout croyant est un lecteur ». C’est en tout cas vrai pour ce que l’on désigne habituellement par « les religions du livre ». Et pourtant, parler des religions du livre n’est pas tout à fait satisfaisant parce que les trois religions visées ne se rapportent pas de la même manière à leur livre fondateur.


Néanmoins il n’est pas faux de dire que le croyant est un lecteur.


Comme on le sait, Jésus n’a rien écrit, sauf sur le sable et pourtant il y a quelque chose à lire. C’est peut-être un premier paradoxe à examiner.


Jésus n'a rien écrit.


Je m’interroge : Jésus n'a rien écrit lui-même. Mais pourquoi ?


Jésus n'a rien écrit lui-même mais il est venu, dit-il, non pour abolir les Ecritures mais pour les accomplir. Comme s’il se voulait lui-même non seulement un lecteur mais un écrivain.


D'un côté donc, il n'est pas venu abolir la Loi, la supprimer, la rendre inutile. Il est significatif que lors des tentations, il réagisse au diable par un "il est écrit". Quand le diable voudrait gommer la Loi, en faire l'économie, Jésus en redit la réalité. Mais en citant ainsi la Loi, Jésus ne prend pas sa place. Il la cite précisément, il la laisse être. Il fait en sorte que la place de la Loi soit maintenue et non occupée par autre chose, par lui par exemple. Jésus ne prend pas la place de la Loi.


S'il est vrai que d'un autre côté, Jésus accomplit la Loi, ce n'est donc pas non plus pour se mettre à sa place, pour la refaire en mieux, comme un Idéal viendrait prendre la place des réalisations terrestres imparfaites (schéma platonicien).


On dit et parfois trop vite : l’accomplissement de la Loi est l'amour. N'y a-t-il rien à en écrire ?
En un sens, non. Sa nouveauté est insaisissable, on ne peut que lâcher-prise pour se laisser gagner par elle. Comme dit Jean de la Croix, "ici il n'y a plus de chemin". La loi de l'amour est l'amour lui-même.


Cette nouveauté-là est déchirante, elle vient déchirer toute écriture, défaire sa prétention à détenir le sens. C'est pourquoi on pourrait dire avec René Girard que l'écriture participe dans une certaine mesure au voilement de la vérité. Elle relève encore du rite sacrificiel dont l'essence est toujours d'une certaine manière de contenir la violence (aux deux sens du mot). Elle est "le voilé". Seul l'acte du don de soi dans le sacrifice de soi est révélateur, est la révélation dévoilante ou apocalyptique. L'Ecriture voile ? Est-ce pour cela que Jésus n'a rien écrit...?

 

Et pourtant, le croyant chrétien se rapporte au Nouveau Testament et principalement aux récits évangéliques. Il y a quelque chose qui se donne à lire, qui précède le croyant.


Et ce que l’on découvre de plus en plus aujourd’hui c’est que ces textes qui précèdent ont un caractère narratif. Les récits évangéliques sont des histoires, une mosaïque d’histoires. Il en va aussi de même pour les Actes des apôtres. Dans le Nouveau Testament, on se trouve ainsi largement face à des textes qui racontent.


Le croyant chrétien est ainsi invité à entrer dans une histoire, dans des histoires.


Le croyant, mais ne pourrait-on pas dire cela de tout lecteur, est un intrigué. Il est intrigué par le réel, par sa beauté comme par le mal qui s’y loge. Croire est-ce autre chose qu’être intrigué par le mystère même des choses. Le croyant se dit qu’il y a de l’intrigue dans toute cette histoire.
Invité à entrer dans une histoire, le croyant ne lit pas d’abord pour s’informer, pour obtenir du savoir mais pour entrer lui-même dans un chemin afin de pouvoir peut-être s’entendre dire : « va, ta foi t’a sauvé ».


Il est donc possible de voir un lien entre le croire et le lire. Croire se fonde sur un lire. Mais pourquoi ? Sans doute parce que croire, c’est lire une nouveauté, se laisser rejoindre, se laisser gagner par une nouveauté inattendue.

 

On se trouve ainsi devant une autre question. S’il est vrai que le croyant est un lecteur d’une écriture, comment cette écriture néotestamentaire va-t-elle écrire la nouveauté qui est sa raison d’être ?


Pour tâcher de répondre à cette question, reportons-nous à l’évangile de Marc.


Celui-ci a une finale déconcertante. Nous y lisons : « Quand le jour du sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, et Salomé achetèrent des huiles parfumées pour aller embaumer le corps de Jésus. 2Très tôt le dimanche matin, au lever du soleil, elles se rendirent au tombeau. 3Elles se disaient l'une à l'autre : « Qui va rouler pour nous la pierre qui ferme l'entrée du tombeau ? » 4Mais quand elles regardèrent, elles virent que la pierre, qui était très grande, avait déjà été roulée de côté. 5Elles entrèrent alors dans le tombeau ; elles virent là un jeune homme, assis à droite, qui portait une robe blanche, et elles furent effrayées. 6Mais il leur dit : « Ne soyez pas effrayées ; vous cherchez Jésus de Nazareth, celui qu'on a cloué sur la croix ; il est revenu de la mort à la vie, il n'est pas ici. Regardez, voici l'endroit où on l'avait déposé. 7Allez maintenant dire ceci à ses disciples, y compris à Pierre : “Il va vous attendre en Galilée ; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.” » 8Elles sortirent alors et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes de crainte. Et elles ne dirent rien à personne, parce qu'elles avaient peur.


Voilà une histoire qui n’a pas de finale, pas de fin. Une histoire interrompue, une histoire qui débouche sur un vide et un silence. Et une fuite.


Néanmoins le lecteur qui a lu jusque là a pu lire tout ce qui précède. Le voilà donc intrigué. Pourquoi Marc a-t-il écrit comme cela ?


Cela a dû en gêner quelques-uns puisque plus tard on a cru bon d’ajouter une finale longue à l’évangile de Marc mais les exégètes ont remarqué que le style n’est pas celui de Marc et donc que l’appendice n’appartient au récit primitif.

 

Alors l’écriture de la nouveauté ?


Si les femmes sont bouleversées, ont peur et s’enfuient, ne serait-ce pas parce que la nouveauté de la résurrection n’est pas à lire comme un happy end, une réponse qui viendrait combler, boucher le vide, une réponse comblante ?


Eh bien c’est une nouveauté qui convoque le lecteur. La nouveauté est comme suspendue à sa reconnaissance, suspendue à notre possible.


C’est donc une reconnaissance toujours fragile.


Elle n’est pas un savoir disponible ni même un croyable déjà disponible qui viendrait clôturer un récit, en donner le dernier mot. Comme si on pouvait dire : eh bien voilà : le dernier mot n’est pas la mort mais la vie.


Pour y accéder, le lecteur doit relire tout le récit qui précède. Alors, il s’aperçoit que la nouveauté est déjà là mais appelant sans cesse le croire par-delà ce que le savoir et la connaissance contrôlent.


Il s’aperçoit que la nouveauté est déjà dite mais, à la manière de Marc, en fragments et non comme une histoire avec début et fin, avec des causes qui enchaînent. Marc écrit en fragments, avec des allusions, des secousses, des interruptions. On pourrait dire avec François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé, que nous avons là une « poétique de la théologie ». Le récit de Marc, à la différence par exemple de celui de Jean, n’est pas un fleuve tranquille et majestueux. C’est un style fait de coupures.


N’est-ce pas suggérer que la nouveauté disloque le monde, le défait, le déconstruit ? Le lecteur s’aperçoit aussi qu’elle est donnée à lire dans des personnages contrastés. Il est amené à se voir, à se reconnaître dans les disciples qui doivent perdre leurs illusions de déjà savoir. A se reconnaître parfois aussi dans ce centurion romain, homme sans savoir préalable, sans écritures, qui, dans un cri énonce ce qui sera la foi : « vraiment cet homme était Fils de Dieu » (15,39)


Dans le récit, le lecteur a donc déjà lu des éclats de résurrection. Avec Sylvie Germain, on pourrait dire, des éclats de sel. Il peut alors comprendre que la nouveauté n’est pas comme une onde de choc et de certitude qui viendrait tout recouvrir. Elle se donne à voir sous forme d’éclats. Et dans le quotidien, disséminée dans l’herbe, dissimulée dans l’herbe du quotidien. Les œufs de Pâques…


Dès lors, Marc pouvait laisser un vide en finale de son récit. Le lecteur vient vers un tombeau vide, appelé à un vide mais il s’entend dire d’aller à ce qui précède, à ce qui le devance.
La résurrection et sa nouveauté n’est pas à trouver en bout de course, comme la conclusion mise à la vie, dans l’au-delà.


Il est possible de vivre parce que la nouveauté est déjà à l’œuvre. Elle précède parce qu’elle dépasse, parce qu’elle nous dépasse.


Le lecteur est comme invité non pas à attendre une finale, une bonne fin à sa disposition. Il est appelé à lire sa vie, à lire les signes des temps comme un temps habité par le futur de Dieu.
Qui va rouler pour nous la pierre qui ferme l’entrée du tombeau ? Cette question des femmes est encore la nôtre. Elle ne cesse pas d’être encore et toujours la nôtre devant les impossibles de la vie.


J’aime l’art narratif de Marc. Pourquoi met-il dans la bouche des femmes cette question : qui va rouler la pierre qui ferme l’entrée du tombeau ? Puisqu’elles savent déjà qu’il n’y a personne pour le faire ? Pourquoi dire qu’elles fuient et ne dirent rien à personne ? C’est intriguant…
Mais voilà, elles vont découvrir que la pierre est déjà roulée…


En levant les yeux au-delà, dans un regard nouveau, elles voient que la pierre a déjà été roulée. Par qui ?


Elles fuient et ne disent rien à personne mais une parole les a précédées, celle de l’ange annonceur, évangéliste : « 7 Allez maintenant dire ceci à ses disciples, y compris à Pierre : “Il va vous attendre en Galilée ; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.»


Elles sont sans mot parce qu’elles sont sans repères ; elles ne disent rien et pourtant leur silence a été franchi. Il n’a pu l’être que parce qu’une parole les avait devancées.


Quand nous lisons cette finale de l’évangile selon Marc, le texte nous fait aller vers un vide. Le texte présente un vide comme le tombeau mais de déboucher ainsi sur le vide, il est aussi ouvert comme le tombeau. Ouvert à la suite, à de la suite qui dépend du lecteur. C’est un texte qui ouvre le lecteur à des possibles qui ne sont pas imaginés. Ils sont inattendus.


Je reviens à ce qui est déjà là : la pierre a été roulée et une parole a été déjà dite. Mais cela suppose qu’un regard s’élève non pas au ciel mais par-delà ce qu’un regard peut prendre. Cela suppose une écoute qui ne s’en tient pas aux seules rumeurs qui montent de la terre mais qui écoute ce qui vient de l’avenir.


L’autre jour, j’ai été à nouveau intrigué d’entendre cette formule que l’on trouve dans le livre de l’Apocalypse : « Dieu qui est, qui était et qui vient ».


Nous confessons un Dieu qui vient et non un Dieu qui sera. On ne dit pas : « Dieu qui est, qui était et qui sera ».


Quelle est la portée de cette différence ?


On souligne là un Dieu qui ne se range pas simplement dans la séquence du temps telle que nous nous la représentons, un Dieu qui n’est pas enfermé dans une définition et du définitif. Il est capable d’ouvrir l’histoire. Il s’introduit en elle et l’ouvre à de l’avenir.


On peut aussi dire alors qu’il n’est pas seulement en ce qu’il a fait dans le passé, égal à lui-même, identique à lui-même. Il est dans l’à-venir, dans le nouveau. Il peut faire du neuf, faire advenir du nouveau.


Nous disons cela à partir du Christ ressuscité qui ne surgit pas de ce qui est ancien mais qui surgit du Dieu qui vient. C’est neuf, c’est ce à quoi on ne peut s’attendre et qui surprend et qui a de quoi faire du neuf.


Mais en même temps le Christ ressuscité est le crucifié sous Ponce Pilate et le Dieu qui vient n’est pas un nouveau Dieu, un autre.


Le Christ ressuscité est un Christ plus grand. Il nous échappe dans tous les sens du mot. Il nous précède, comme il le dit lui-même aux premiers disciples.


Un Christ plus grand ne veut pas dire un Christ vu à travers notre idée du progrès, un Christ modernisé, conforme à une idéologie du progrès et de la modernisation permanente, un Christ enfin adapté à la culture contemporaine.


Un Christ plus grand, venant de l’avenir de la vie est celui qui interrompt, à partir de sa nouveauté, la violence de l’histoire.


Dans le film « Des hommes et des dieux », deux dynamiques sont bien présentes. Il y a la violence de l’histoire, il y a aussi son interruption bien signifiée par CDC à l’émir et sa bande armée qui déboule au monastère de Tibhirine le soir de Noël 1993. C’est une autre dynamique qui n’est pas une contre-violence en forme de désir mimétique qui prend sa revanche mais une interruption.


Le Christ plus grand veut dire un Christ qui déconstruit, qui défait les représentations que nous avons de lui. Non pour les récuser mais pour signifier qu’il est encore au-delà de tout nom. Il introduit une fracture, une déchirure dans le logos, nous renvoyant au commencement : « qui dites-vous que je suis ? ».

 

« l’ange de la lecture fait rouler la pierre devant le sépulcre du livre » (Bobin)

 

 

 

Exposé de Jean-François Grégoire: "Lire"

 

 

“Je n’ai pas le temps de lire ! ”


Combien de fois n’ai-je pas entendu dire: “Tu crois vraiment que je n’ai que cela à faire? Non, mon vieux, lire, pour moi, c’est bon dans le lit. Et encore! La plupart du temps je pique du nez après quelques pages et le livre me tombe des mains, même s’il est passionnant!» - ou encore: “Lire? Oui: “L’Echo de la bourse”, les nouvelles financières, le journal, parfois. Des romans? C’est rarissime. Pendant les vacances. La Poésie? Jamais. Trop compliqué; incompréhensible. Inutile!”

 

Pas le temps de lire !... Mais qui a le temps de lire? Je n’aperçois qu’une réponse à cette question: celui qui en a envie; celui qui est prêt à préférer la lecture à - presque - tout le reste ! Le temps de lire est toujours du temps volé - à ce qui fait la vie qui va : son métier, l’intendance à assurer, les amis à rencontrer, la TV à regarder...


En même temps - ceux qui lisent un peu assidûment le savent bien - ce temps dilate la vie.
Derrière les apparences de gratuité, lire, c’est partir à l’aventure, c’est faire une expérience.
Au-delà de l’apparente gratuité, l’acte de lecture constitue une véritable grâce.

 

« Lire, ce n’est pas seulement converser avec de grands auteurs du passé et du présent,

prétend Héloïse Lhérété (in « Pourquoi lire des romans », Sciences Humaines, N°218, août-septembre 2010, p.37)

C’est une expérience de pensée.

C’est accueillir en si d’autres langues, d’autres mondes et d’autres caractères.

C’est incorporer dans sa personnalité des savoirs et émois nouveaux.

Se saisir d’un roman, c’est prendre rendez-vous avec soi. »

 

Pas le temps de lire ?


Or, précisément, lorsqu’on lit, on tue le temps : pas dans le sens « passer le temps » comme quand on lit distraitement et toujours au bord de bâiller, mais dans le sens « prendre le temps » comme lorsque la lecture donne l’impression que le temps n’existe plus et qu’elle nous plonge dans l’éternité.


Voilà pourquoi les grands lecteurs semblent toujours jeunes : parce qu’ils n’ont pas été usés par un « emploi du temps », c’est-à-dire un temps employé à autre chose qu’à obéir au temps commun.


Chaque nouvelle lecture a été une plongée dans un bain frais, un moment où l’on a, pas tout à fait illusoirement, vaincu le temps. (Ch.Dantzig, p.161)).


Qui sait ? Peut-être que l’argument du manque de temps cache quelque chose d’un peu “sérieux” tout de même : quelque chose comme un danger.

 

“ Tant que la lecture est pour nous l’incitatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-même la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, écrivait Proust, cité par Alain de Bottom, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de 1’esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par 1’effort de notre coeur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d’esprit.»


Le danger, c’est que, par inertie, et parce que nous prendrions les livres trop au sérieux (allant jusqu’à adopter envers eux une attitude fétichiste et respectueuse à l’excès), nous en venions à travestir l’esprit même de la production littéraire qui, en principe du moins, se soucie de liberté, d’autonomie, de responsabilité.


Que se passerait-il en effet si nous laissions entièrement aux livres la tâche qui consiste à interpréter nos vies ?

 

Mais, a contrario, le danger, c’est aussi - surtout peut-être - qu’en lisant on devienne une espèce d’électron libre impossible à canaliser!


Pourquoi, sinon, continuerait-on de brûler des livres ici ou là dans le monde? Au nom d’une idéologie, d’un dogme, d’une conception des valeurs morales.


Pourquoi les dictateurs de conscience, ceux qui redoutent ou détestent que le commun des mortels pense librement, mettraient-ils en garde contre les livres ? On pense au texte de Voltaire intitulé : “De l’horrible danger de la lecture”, lorsqu’il fait dire au Mouphti Joussouf Cherébi qu’il oblige “de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.


En cause ici bien sûr 1’“horrible” danger de la censure.


On la sait à l’oeuvre dans les pays soumis à la férule de gouvernements totalitaires, certes - Milan Kundera l’a montré de manière convaincante dans quelques-uns de ses plus fameux articles critiques - mais ceux-ci ne sont pas les seuls à craindre la lecture, affirme Alberto Manguel dans “Une Histoire de la lecture» : “Les lecteurs, écrit-il, sont brutalisés dans les cours d’écoles et dans les vestiaires comme dans les bureaux et prisons d’Etat. Presque partout, la communauté des lecteurs a une réputation ambiguë qui vient de son autorité acquise et d’un pouvoir entr’aperçu. On devine dans la relation entre un lecteur et un livre quelque chose de sage et de profitable, mais on la trouve aussi dédaigneusement élitiste et exclusive, peut—être parce que l’image d’un individu pelotonné dans un coin, oublieux en apparence des grondements du monde, suggère une intimité impénétrable, un oeil égoïste et une occupation singulière et cachotière.»


Comme si les livres ne pouvaient servir qu’à entretenir une fâcheuse tendance au rêve et à l’évasion.


Un luxe, en quelque sorte, que les régimes populaires ne peuvent voir que d’un mauvais oeil, évidemment, tandis que les régimes totalitaires, soucieux que les citoyens ne pensent pas, auront tendance à bannir et censurer en vue de maintenir ces mêmes citoyens dans la stupidité et la docilité.


“Des souliers, oui, des livres, non!” criait-on, parait-il, dans le Chili de Peron.

 

Les lecteurs autoritaires qui empêchent autrui d’apprendre à lire, écrit par ailleurs, Alberto Manguel, les lecteurs fanatiques qui décident de ce qu’on peut ou ne peut pas lire, les lecteurs stoïques qui refusent de lire pour le plaisir et demandent seulement qu’on leur rappelle des faits qu’eux-mêmes considèrent comme avérés: tous tendent à limiter les vastes et multiples pouvoirs du lecteur. Mais les censeurs peuvent aussi procéder d’autres manières, sans recourir au feu ni aux tribunaux. Ils peuvent réinterpréter les livres afin de les soumettre à leur seul usage, dans le but de justifier leurs droits autocratiques. »


C’est ce qu’on appelle faire du révisionnisme, si je ne me trompe, Bernard Noël a forgé le mot « Sensure » (avec « S ») pour évoquer cette censure non seulement des textes, mais du sens des textes eux- mêmes, lorsqu’on leur fait dire n’importe quoi, ou, pire, qu’on les fait parler pour ne rien ou pour ne pas dire!

 

La Police a une méfiance énorme envers les gens qui réfléchissent, écrit Thomas Bernhard dans « Evénements », une méfiance encore beaucoup plus énorme envers les gens qui notent leurs réflexions, et une méfiance proprement épouvantable envers les gens qui publient les réflexions qu’ils ont notées, qui les font connaître à l’opinion. La police a la plus grande méfiance envers les écrivains.»


Inutile de dire que cette méfiance déborde amplement sur ceux qui se permettent de lire ces réflexions et de leur donner une quelconque publicité !

 


Quel est l’impact de la lecture ? Qu’est-ce qui reste de nos lectures ?


Imaginons un livre-culte, un livre aimé de notre enfance ? Et puis, confrontons les souvenirs qu’il nous en reste avec le livre réel… Ne découvrirons-nous pas, avec une certaine stupeur, que notre mémoire des livres, et surtout de ceux qui ont compté, auxquels on a souvent pensé, est sans cesse réorganisée par notre situation présente et ses enjeux inconscients. Cette petite expérience ne manque pas d’intérêt, suggère André Bayard dans « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus » (Minuit, p.53) : elle attire au moins notre attention sur le fait que tout livre est tant soit peu « livre-écran », et qu’il l’est parce qu’il donne une place importante à ce que le lecteur sait ou croit savoir du livre, et aux propos échangés à son sujet. Autrement dit, notre lecture est pour une bonne part tributaire des propos que nous nous tenons, à nous et aux autres, durant même que nous lisons.


Ainsi, prétend encore André Bayard, la lecture n’est-elle pas seulement connaissance d’un texte ou acquisition d’un savoir : elle est aussi, aussitôt qu’entamée, engagée dans un irrépressible mouvement d’oubli. Et c’est ce mouvement qui, dans la lecture et par elle, fait de notre livre un autre livre que celui de l’auteur vu que ce livre-ci, celui de l’auteur, aura été remanié, dans certains contextes particuliers, par notre mémoire approximative, nos émotions du moment, l’entretien infini (Blanchot) que nous poursuivons avec nous-mêmes et avec les autres. Exemple… mémorable : « Les Essais » de Montaigne où l’auteur, faisant sien ce qu’il a lu, s’empresse d’oublier le livre lu, comme s’il n’était que le support transitoire d’une sagesse impersonnelle et n’avait plus qu’à disparaître après avoir délivré son message…


Notons que, la plupart du temps, l’oubli n’affecte pas seulement le livre, mais aussi la lecture qu’on en a faite. Au point qu’André Bayard se demande si une lecture dont on ne se souvient même pas qu’elle a eu lieu peut encore garder le nom de lecture ! En ce sens, on serait justifié de parler de « délecture » pour qualifier ce mouvement incessant d’oubli des livres dans lequel nous sommes entrainés : un mouvement fait à la fois de disparition et de brouillage des références (il n’est pas rare que, le temps passant, l’on accorde à tel livre un propos qui appartient à tel autre!), qui transforme les livres, souvent réduits à leurs titres ou à quelques pages approximatives « en ombres vagues glissant à la surface de notre conscience. »


Lecture évanescente de livres fantômes : « délecture » encore renforcée du fait que rien ne nous permet plus de repérer si les autres ont lu le livre dont on parle, et qui semble être devenu pur prétexte à converser.

 


« A partir du XVIIIè siècle, relève Jean-Louis Chrétien (« Conscience et roman, I – La conscience au grand jour, Paris, éd ; de minuit, 2009 – cité par Jean-Pierre Denis, « Pourquoi le christianisme fait scandale », Paris, Seuil, 2010) la littérature ne se contentera plus de soulever le toit des maisons, ni de voir à travers le mur des chambres les plus secrètes, mais elle soulèvera le toit de la maison de l’âme, tout comme elle entendra le murmure silencieux de la conscience. Tout secret levé, l’inviolable sera violé : c’est, au sens étymologique du terme, l’apocalypse du roman. »


Comment éviter, dès lors, que la lecture ne devienne un viol – singulièrement un viol des consciences ? Comment, dans ce contexte, veiller à ce qu’elle reste une affaire de visionnaire plutôt que de voyeur ou de voyou ? En luttant peut-être pour que la lecture ne soit jamais d’abord une affaire de point de vue, mais de vision, qu’elle ne soit ni partiale ni partielle, ni idéologique ni « pornographique », mais globale.


Une lecture visionnaire, ce serait une lecture animée par un souffle de vérité et de liberté.

La vérité – alethia, en grec – se caractérise par sa manière d’ôter le voile, de révéler, de dépouiller, non pas pour faire honte ou faire injure à la pudeur, mais pour soulager ceux qui osent emprunter son chemin des masques et des rôles qui les ont alourdis à la longue (et grâce auxquels ils cherchaient à se protéger sans doute des violences probables des voyous et des voyeurs !) La vérité dont on parle en l’occurrence vise surtout (pour ne pas dire seulement) la liberté. Tout faire, en d’autres termes, pour que lire libère – une force de compréhension, de sympathie, de dialogue, etc.


Une telle lecture – visionnaire – ne serait pas d’abord théorique ni conceptuelle : elle ne serait pas une vue de l’esprit ni ne ferait la part belle à des conceptions ; elle ne serait pas non plus « pratique » au sens trivial du terme : elle ne chercherait pas son intérêt, mais elle serait poétique (créative) et désintéressée càd ouverte au changement, à la recherche, au dialogue, à un projet de perfectibilité, à l’altérité, à la soif de connaître mieux et davantage les autres, le(ur) monde, le réel. Elle n’a pas peur du noir, de l’inconnu, de l’irrésolution propre à ce qui est mystérieux : elle y aspire, au contraire, soucieuse d’approfondir le sens de l’humain et d’accroître le territoire du possible.

 


Peut-être n’est-il pas mal venu, à ce moment de la description, et pour mieux cerner ce que j’entends par “LIRE”, de noter, en quelques mots, procédant de manière apophatique, ce qu’en tout cas la lecture n’est pas dans la vision que je m’en fais...

 

Elle n’est pas un déchiffrement. “On peut bien classer, traduire, interpréter des centaines, des millions d’inscriptions, écrit Gérard Macé dans “Le dernier des Egyptiens’ (pp.l0.1l), ce n’est pas encore lire, si l’on admet que lire consiste au contraire à ne plus s ‘apercevoir de la présence des signes, pour qu’apparaisse une rivière dans la prairie au lieu des méandres d’une écriture.

Elle n’est pas non plus une consommation, mais plutôt quelque chose comme une ingestion dont l’effort de mémoire, le « par cœur » comme on dit, donne une bonne idée : “lire” consiste dès lors moins à disséquer un texte, qu’à s’investir tellement dans son processus d’exécution (comme fait l’interprète d’une oeuvre musicale en la jouant), qu’il devient nôtre au point de nous structurer, de nous faire tenir debout.

 

Elle n’est pas un commentaire, car les commentaires, je m’en suis aperçu à maintes reprises, non seulement oblitèrent la lecture, le plaisir de lire, mais encore, décallent du côté de la connaissance ce qui relève de la soif d’histoires, de récits, de mystère. « Lire », ce n’est pas seulement une discipline de tête, mais c’est aussi (surtout ?) un émoi qui agite le coeur et les tripes.

 

Elle n’a rien de plat comme ça peut sembler le cas dans une culture qui bourdonne tellement de commentaires byzantins et de « couvertures » journalistiques (avec ce que ce terme peut avoir de nivelant, de neutralisant), que les consciences en deviennent littéralement anesthésiées. Cette appropriation de la lecture par l’académisme et le journalisme induit une surdité de notre société à la subversion prophétique de l’art, prétend en substance George Steiner dans “Réelles présences”. “En la personne du critique, du journaliste culturel ou du mandarin du commentaire, écrit - il e.a., nous accueillons celui qui peut domestiquer, qui peut séculariser le mystère et les exigences de la création. »


Une hospitalité qui empêche de lire, à proprement parler.

 


Loin de tomber dans ces pièges, le lecteur digne de ce nom est un homme à la fois curieux et humble.


S’il souligne des passages des textes qu’il lit, c’est moins pour se conforter dans ce qu’il pense et sait déjà parfaitement que pour accroître son champ de questions, de réflexions, pour grandir par étonnements et émotions.

 

Un tel lecteur est toujours un peu « traducteur», si l’on s’accorde pour reconnaître avec Albeto Manguel, citant un texte ancien, que « la traduction est ce qui ouvre la fenêtre, afin que puisse entrer la lumière; ce qui brise la coque afin que nous puissions manger l’amande ; ce qui écarte le rideau, afin que nous puissions contempler le saint des saints ; ce qui soulève le couvercle du puits, afin que nous puissions atteindre l’eau. (Ce qui signifie qu’il ne faut) pas avoir peur de la “lumière des Ecritures”, mais créditer le lecteur de la possibilité d’une illumination ; ne pas procéder archéologiquement dans le but de ramener le texte à un état primitif illusoire, mais le libérer des contraintes du temps et de l’espace; ne pas simplifier au bénéfice d’une explication superficielle, mais permettre au sens profond de devenir apparent; ne pas commenter le texte à la manière scolastique, mais construire un texte nouveau ou équivalent.»


Le lecteur fait au moins la moitié du chemin dans l’élaboration de mes livres, se plait à dire un de mes amis romanciers, car c’est lui qui interprète, révèle, découvre... “Et c’est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux livres, écrivait Proust (…) que pour l’auteur il pourrait s’appeler ‘Conclusion’ et pour le lecteur ‘Incitations’. Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs... Tel est le prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C’est donner un trop grand rôle à ce qui n’est qu’une incitation d’en faire une discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. »

 

Un tel lecteur s’entend aussi à ne pas oblitérer son imagination.


Qui n’a jamais éprouvé combien, lorsqu’on entre dans un roman, il est difficile de lire la description d’un personnage de fiction sans imaginer en même temps la
personne réelle à laquelle il ressemble le plus, si improbable que soit souvent le rapport?
“On ne peut lire un roman sans donner à 1’héroïne les traits de celle qu’on aime “, prétendait Proust - qui poursuit: “En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même, La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci...”

 

Un tel lecteur cherche de toutes ses forces à être initié. Il ne croit pas à la thèse d’une indépendance intellectuelle fructueuse; il ne pense pas que se laisser guider par les livres qu’on admire ôte quoi que ce soit à notre libre-arbitre ni à notre faculté de juger. Au contraire, comme le prétend encore Proust, il est persuadé qu’”il n’y a pas de meilleure manière d’arriver à prendre conscience de ce qu’on sent soi-même que d’essayer de recréer en soi ce qu’a senti un maître. Dans cet effort profond c’est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour.”

 


Qu’est-ce que lire? La question est plus complexe qu’il n’y paraît d’abord ! Par où la prendre? Par l’évidence, peut-être, avec Daniel Pennac: “Le verbe lire, écrit-il dans « Comme un roman », ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres: le verbe « aimer », le verbe « rêver », On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y: ‘Aime-moi!’ ‘Rêve!’ ‘Lis!’ ‘Lis! Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire!’ - Monte dans ta chambre et lis! Résultat? Néant. Il s’est endormi sur son livre. La fenêtre, tout à coup, lui a paru immensément ouverte sur quelque chose d’enviable. C’est par là qu’il s’est envolé. Pour échapper au livre. Mais c’est un sommeil vigilant: le livre reste ouvert devant lui.”

 

Et si lire revenait à s’évader du monde routinier, sourds aux ordres, aux injonctions, aux lois de l’habitude, pour le redécouvrir neuf, étonnant, surprenant et tel, somme toute, que nous y demeurions décidément “chez-nous”!


Alors, on comprendrait que, pour reprendre les propres termes de Danièle Sallenave, “ce monde-ci, pour être compris et pour être vécu, doit être doublé d’un monde autre, d’un monde imaginé.”
Ce qui signifie que tout vrai lecteur suspend le monde, l’écarte de l’ordinaire, l’arrache à la routine pour le rendre différent, revu et éclairé.

 

Lire, en ce sens, revient à laisser apparaître des choses absentes ou imaginées, invisibles mais néanmoins présentes.


C’est observer et imaginer, càd : apprendre l’attention au monde jusqu’au coeur même de sa mystérieuse profusion, en évitant de ramener les choses à soi, pour mieux trouver comment aller vers elles - sans se confondre avec ce qu’on voit, mais en offrant à ce « spectacle » d’être pensé, réfléchi, compris plutôt que simplement pris.


C’est pourquoi il n’est pas rare que des gens se mettent à lire non pour s’endormir, mais pour ouvrir les yeux, au contraire, pour apprendre à voir le monde et donc à le comprendre, à voir l’autre, comme soi, et à se voir comme (1’) autre —, à se laisser toucher, surprendre, intéresser, voire enthousiasmer...


Comme lorsque cessant de chercher à ramener l’autre au même, on veut élargir le même aux dimensions de l’autre.

 

Dans un texte célèbre, renseigne Alberto Manguel, Roland Barthes suggérait qu’on distingue l’écrivain de l’écrivant: “le premier accomplit une fonction, le second, pour qui le verbe mène toujours à un objectif, réalise une activité. “Sans doute pourrait-on faire la même distinction entre les deux rôles du lecteu r: celui du lecteur pour qui le texte justifie son existence du seul fait d’être lu, sans motivation ultérieure (on pense alors que comme ‘lesen’, en allemand, signifie ‘glaner’, ‘lire’, en français, pourrait vouloir dire ‘rassembler’ - une vie, un projet, etc,) (...), et celui du lecteur animé par une motivation ultérieure (I ‘étude, la critique) et pour qui le texte est un véhicule permettant d’accéder à une autre fonction.”

 

C’est pourquoi, confiant dans le premier sens du mot lire, Boris Cyrulnik n’hésite pas à déclarer, dans “Les Nourritures affectives”: “Lire, c’est vivre, c’est bouger, c’est chercher quelqu’un à qui parler pour débattre, c’est stimuler, se disputer, se renforcer; c’est rencontrer, voyager, vérifier, aimer, détester. De quoi organiser de nombreuses journées.”

 


Une chose est d’affirmer ce qu’est lire, d’après nous, autre chose de se demander pourquoi (càd aussi pour quoi, en vue de quoi ) nous lisons...


A cette question, je répondrais tout à trac : pour se rassembler sur l’essentiel — de notre intelligence, de notre sensibilité, de nos émotions, de notre spiritualité -, pour se centrer, donc; mais aussi pour voir ce qui nous regarde et considérer ce qui apparaît et paraît. Pour lutter contre l’oubli.

 

A quoi ça sert de lire? demande Christian Bobin dans « Terre promise ». A rien ou presque. (...) C’est comme prier. Les livres sont des chapelets d’encre noire, chaque grain roulant entre les doigts mot après mot. Et c’est quoi, au juste, prier ? C’est faire silence, C’est s’éloigner de soi dans le silence. Peut-être est-ce impossible (...) Dans les églises personne ne prie, sauf les bougies. Elles perdent tout leur sang. Elles dépensent toute leur mèche. Elles ne gardent rien pour elles, elles donnent ce qu’elles sont, et ce don passe en lumière. La plus belle image de prière, la plus claire image des lectures, oui, ce serait celle-là: l’usure lente d’une bougie dans l’église froide.”

 

Pour paradoxal que ça paraisse, lire ne sert à rien, et pourtant, ce verbe pointe une fonction essentielle dans la vie de l’homme, (presque) aussi importante que de respirer puisqu’il s’avère que, tout au long de la journée, on n’arrête pas de lire - des signes, des événements, des visages, des textes aussi ! Ca ne sert à rien, et pourtant, ça peut assurer, ça pose question - ça dérange aussi, parfois. Nombre de lecteurs plus ou moins assidus prétendront que ça permet de vivre vieux, parce que ça stimule - et que ceux qui ont un intellect en éveil ont toutes les chances de vivre mieux et plus longtemps que ceux qui se laissent engourdir.


Car lire, c’est une manière comme une autre d’agir - et, partant, d’espérer si l’on s’accorde pour dire que l’adage qui prétend qu’il n’y a pas besoin d’espérer pour agir a tout faux!

 

Pourquoi lire ? Pour augmenter l’espace à arpenter, dirait Paul Ricoeur, faire reculer l’horizon, s’élargir, se libérer... Qui n’a jamais éprouvé combien, pour reprendre à mon compte une remarque d’Alain de Bottom, “les expériences vécues par les personnages de fiction nous offrent un panorama immensément élargi des comportements humains, et par voie de conséquence, la confirmation de la normalité intrinsèque de pensées ou de sentiments passés sous silence dans notre entourage immédiat,”?


Et qui n’a jamais ressenti comment, à force de lire, l’univers peut (re-)prendre tout à coup un prix infini, parce qu’on est tombé sur un texte où l’auteur a génialement mis en mots les impressions qu’on a soi-mêne senties, ou qu’il a ramené à la vie, sorti de la désuétude causée par la routine, l’habitude et le manque d’attention, des aspects de l’expérience précieux mais trop souvent négligés ?

 

Pourquoi lire ? Pour le plaisir; pour résister aux contingences; pour imposer une trêve aux combats des hommes; pour trouver un sens à notre histoire; pour (se) consoler...


“Je n’ai jamais eu de père et jamais de mère, nous prévient le narrateur de Thomas Bernhard dans « Evénements », mais j’ai toujours eu mon Montaigne. Mes géniteurs, à qui jamais je ne voudrai donner la dénomination de père et de mère, m’ont repoussé dés le premier moment, et j’ai tiré très tôt les conséquences de cette répulsion et j ‘ai couru, littéralement me jeter dans les bras de mon Montaigne, voilà la vérité. Montaigne, ai-je toujours pensé, a une grande, une infinie famille philosophique, mais jamais je n’ai aimé les membres de cette famille philosophique comme son chef, mon Montaigne.”

 

« Pourquoi lire ? demande Charles Dantzig (« Pourquoi lire ? » Grasset, 2010, p.81)


Pour devenir moins borné, perdre ses préjugés, comprendre. Pourquoi lire ?
Pour comprendre ceux qui sont bornés, ont des préjugés et aiment ne pas comprendre.
L’obscurité est utile à connaître. Elle fait partie de la littérature, volontairement ou pas. On peut dire que c’est une de ses singularités et une de ses qualités. (…) On lit pour voir chez les autres les défauts que nous nous cachons à nous-mêmes. »

 


Comment lire ? On peut répondre à cette question de bien des manières : je suggérerais de ne pas oublier de lire comme on mastique ou comme on rumine !


« Le travail involontaire de la mastication est l’aboutissement de toute une vie, écrit Philippe Garnier dans un livre qu’il a intitulé « La Tiédeur » (PUF, 2000). Il est si simple de se consacrer au lent passage de la nourriture. Multiplier ses estomacs, ses réservoirs, ses bassins de vidange, ses sas d’évacuation. Ruminer inlassablement jusqu’à ne plus être qu’un immense ralentisseur. Les mélomanes qui savent rester quatre heures devant leur chaîne stéréo avec la partition de Parsifal sur les genoux connaissent cette sorte d’accomplissement. Les grands lecteurs, les grands voyageurs aussi. »

 

Les grands lecteurs… Ceux qui pratiquent la Lectio Divina, p.ex., qu’ils soient moines ou pas, qu’ils lisent des textes spirituels ou pas : des personnes qui, en tout état de cause, savent ce que ce que signifie « méditer »… Méditer la parole.


Méditer signifie « murmurer », « susurrer », « prononcer à voix basse ».
Meditari, en latin, renvoie à un exercice, une répétition, qui conduit à la mémorisation, à l’assimilation d’une parole qui ne doit pas être seulement comprise, mais vécue, incarnée.
Il s’agit ici d’apprendre par coeur, càd avec tout son être, de travailler pour entrer dans le sens du texte et en tirer parti pour sa vie concrète : des moines qui pratiquent la méditation, l’on dit volontiers qu’ils ruminent le texte, qu’ils le goûtent, le font leur, le digère : en laissant résonner en eux les mots, ils s’interrogent eux-mêmes afin de creuser le mystère de Dieu.
Ainsi, la méditation, en invitant à purifier son image de Dieu, fait-elle évoluer la lecture vers la prière.


En ce sens, on peut dire qu’elle accomplit la lecture, càd qu’après avoir accueilli la P/parole, elle contribue à creuser en nous l’espace pour agir et contempler.

 

Ce qui caractérise ces grands lecteurs, c’est, e.a., qu’ils lisent en commençant par se taire : ils font silence pour mieux se laisser habiter par le livre qu’ils ont sous les yeux ; ils se donnent le temps de l’écouter, de dialoguer avec lui avant de se lancer dans le partage avec d’autres, tous azimuts…


Impossible de ne pas pointer ici encore un fameux paradoxe : la lecture silencieuse, encouragée à l’école quand j’étais jeune, est souvent perçue comme inquiétante, menaçante même en dehors de ce cadre.


« ‘Sors, va vivre ! me disait ma mère quand elle me voyait en train de lire, raconte Alberto Manguel, comme si mon activité silencieuse contredisait sa conception de l’existence. La commune inquiétude de ce que pourrait accomplir un lecteur entre les pages d’un livre, poursuit-il, ressemble à la crainte éternelle qu’éprouvent les hommes à l’idée de ce que pourraient accomplir les femmes aux lieux secrets de leur corps, de ce que pourraient accomplir dans l’obscurité sorcières et alchimistes derrière leurs portes verrouillées. »

 

Evoquer la lecture silencieuse, c’est suggérer que lire est une activité qu’on peut pratiquer avec plaisir et avec fruit solitairement.


L’avantage de la lecture silencieuse-solitaire, c’est qu’elle se pratique en l’absence de personnes soi-disant avisées susceptibles de nous dire comment lire vrai, juste, bien ou intelligemment !
Lisant seuls, on se sent infiniment libres non seulement de choisir les livres qu’on veut lire parce qu’on a de bonnes raisons d’y trouver de l’agrément, mais encore de penser sans craindre que l’épée de Damoclès de la lecture-qui-convient ne nous casse la tête ! Et aussi de lire à petites doses, à l’épicurienne, ou goulûment, en engouffrant des pages par dizaines.

 

On connaît tous, sans doute, ces lecteurs gloutons qui, littéralement, dévorent des livres, lisent tout ce qui leur tombe sous la main, des heures durant, avec la même urgence qu’on met à se refaire une santé en ingurgitant des vitamines ou en pratiquant des sports qui nous réintégreront dans notre bonne forme !


Pour reprendre le fil de la remarque alimentaire d’où je suis parti en citant Philippe Garnier, je dirais encore ceci à quoi je crois mordicus : comme on devient ce que l’on mange, on devient ce qu’on lit.


La culture judéo-chrétienne dans laquelle j’ai grandi ne suggère rien d’autre lorsqu’elle axe l’eucharistie, son très haut lieu d’expression symbolique, autour du partage de la parole et du pain.


Or, c’est très précisément là que se concocte la fraternité, la communauté, le compagnonnage, la communion.
Le but de la lecture, c’est probablement moins de diviser (de diaboliser ?) que de rassembler – de symboliser.

 

 

Dans l’essai qu’elle a intitulé « Professeurs de désespoir » (Actes Sud, 2004), Nancy Huston évoque le contre-exemple (dans le contexte de sa thématique) de Charlotte Delbo, actrice, résistante fameuse durant la guerre 40-45 et détenue à Auschwitz durant de nombreux mois – un enfer auquel elle aura (miraculeusement) survécu, écrit Nancy Huston, grâce à sa foi inébranlable non pas à Dieu, ni au parti communiste, mais dans la littérature en tant que mémoire de l’humanité.


Cette foi – de lectrice – lui a littéralement sauvé la vie, prétend l’auteure, avant, pendant et après l’expérience concentrationnaire.

 

Sans ambages (ni vergogne) Charlotte Delbo écrira en effet, dans des lettres destinées à Louis Jouvet, en particulier, comment « les personnages des pièces et des romans qu’elle chérit surgissent près d’elle et lui parlent, la consolent, lui tiennent compagnie. Alceste, par exemple (…) loin d’être un misanthrope, s’avère ‘l’exemple même de la solidarité des hommes’. Ondine (…) l’aide à supporter la douleur où la plonge la mort de son mari. D’autres, encore : Don Juan, Fabrice del Dongo, Antigone, Electre… De façon générale, écrit Delbo, les créatures du poètes ‘sont plus vraies que les créatures de chair et de sang parce qu’elles sont inépuisables. C’est pourquoi elles sont mes amis, nos compagnons, ceux grâce à qui nous sommes reliés aux autres humains, dans la chaîne des êtres et dans la chaîne de l’histoire’ (…) Mais lors de l’arrivée à Auschwitz, ces compagnons s’évanouissent. ‘Le personnage de théâtre ne peut vivre que dans la société des hommes. Là où les hommes meurent, il meurt à son tour’ »

 

« A Ravensbrück (toutefois), voyant qu’une gitane a dissimulé dans sa manche un exemplaire du Misanthrope, Delbo lui donne sa ration de pain en échange du précieux petit livre. C’est vital. C’est cette nourriture de l’âme, partagée avec ses amies, qui l’empêche de sombrer. »


En témoignant ainsi en faveur de la lecture, Charlotte Delbo rejoint nombre d’hommes et de femmes qui, dans des circonstances inimaginables voire innommables ont tenu le coup grâce à quelques pages d’un livre découvert par hasard.


Ainsi, par exemple, Chalamov qui, dans « Jour de repos », se souvient comment, au fond de la Kolyma sibérienne, quelques vers suffiront à le maintenir plus vif que mort : « Si le dernier recours, pour Zamiatine, c’était la liturgie de saint Jean Chrysostome, moi, mon ultime recours salvateur, c’étaient les vers : mes vers préférés, écrits par d’autres, dont le souvenir demeurait de façon étonnante là où tout le reste avait été oublié depuis longtemps, rejeté, chassé de la mémoire. L’unique chose qui n’avait pas encore été étouffée par la fatigue, le froid, la faim et les humiliations constantes. » (cf. Claude Mouchard, « Qui si je criais… ? », Ed.Laurence Teper, 2007, p.293)

 

Lire pour résister à la destruction, garder le cap de la dignité humaine, cultiver un lien, aussi ténu que possible, avec la vie, et témoigner en faveur de la possibilité d’exister, d’être relié en dépit de tout, d’espérer contre toute espérance, de s’appuyer quelque part sur les pierres d’attente d’une réconciliation, de se rebeller contre l’effacement des moindres traces d’humanité…

Lire : faire venir les présents de jadis et sortir ainsi du chaos d’une éternité infernale.


« Lorsque nous sommes privés de la compagnie d’autrui, écrit Pachet cité par Claude Mouchard (p.176), de ce qu’il active ou réactive en nous par ses questions et ses réponses, par l’urgence que nous impose sa seule présence, c’est l’une des bases de la vie intérieure comme « dialogue » qui nous est retirée. »


Un livre à lire peut tant soit peu palier ce manque à vivre intérieurement – et cela non seulement en mettant en présence de personnage avec lesquels converser, mais encore en maintenant vive la discipline de lecture du monde, en nous gardant éveillés, en soutenant et nourrissant notre esprit critique, en nous permettant de soutenir que nous sommes toujours des humains vertébrés…

 


Lire : un exercice d’altération


On lit parce qu’on a soif et faim, parce que loin d’être repus, on a besoin et désir !


« Ces périodes où on lit comme un forcené, se demande Charles Dantzig (op.cit.p.104), qu’est-ce que c’est ?


Il faut qu’on se refasse, après s’être vidé pendant des semaines à lire sans sérieux, un peu de ci, un peu de ça, un auteur, un autre. Du sang, du sang, du sang ! Enfant, ma mère me donnait du jus de viande, j’en raffolais.


Un élément du plaisir était de voir les lambeaux de viande cuite écrasés au pressoir et cracher leur jus. Telle est la lecture. »

 

Dans un livre qu’il a consacré au voyage, Jacques Réda fait cette remarque qui m’intéresse beaucoup : quand on voyage, on fait aussi l’expérience d’une certaine dépersonnalisation, « comme si l’on se transformait en un libre espace dont celui qu’on explore devient à son tour le promeneur. »


Sans doute en va-t-il de même avec le livre et la lecture.


S’il va de soi que les lecteurs se nourrissent des livres, il se peut également que « les livres se nourrissent des lecteurs (Charles Dantzig, op.cit.p.33). Ils ont besoin d’être parlés par eux. Ainsi se répand, dans une portion de l’esprit public, une certaine façon de regarder certaines choses qui est ce que la littérature apporte. Elle n’est pas composée d’idées, mais de faits observés d’une manière si personnelle qu’il se crée un charme intellectuel suivi par des lecteurs enchantés. »

 

On lit donc entre autres pour comprendre et se laisser comprendre, pour se sentir en résonance avec d’autres et pour vibrer avec eux – ce qui n’est possible, sans doute, qu’à la condition (expresse) de faire de la place à l’autre, à du neuf, de cesser de revendiquer d’occuper à soi seul tout l’espace disponible.


C’est pourquoi, ne lire jamais que des livres qui nous confortent – dans nos idées, nos impressions, etc. – n’a guère de sens, tandis que lire pour se contredire est une excellente raison de lire.


Grâce à cet exercice, les préjugés tombent – et le monde (le mien d’abord) s’élargit.


Deux remarques de Dantzig me paraissent importantes à noter à ce propos : 1°) « J’ai éprouvé cette grande loi de la lecture, que le livre ne se donne pas si on le parcourt. Il faut s’abandonner totalement à lui, esprit comme corps, esprit plongeant dans les pages comme la tête. » (p.79) - et 2°) « Seul est le lecteur quand il lit, mais sachant que d’autres existent et les frôlant avec tact, chacun dans son recueillement et déférent envers le recueillement de l’autre (par une sorte d’indifférence sourcilleuse, en réalité : il ne s’agirait pas qu’on vienne le distraire !), pareils à ces moines vivant ensemble sans jamais se déranger, assemblée idéale à l’intérieur de la société, elle-même trop pressée pour prendre le temps de s’en gêner et les tolérant, on sait le dédain qu’il peut y avoir dans la tolérance. » (p.79)

 

Ainsi, (re-)vivifié par la lecture, recréé ou ressuscité par elle, nous entrons dans une autre dimension de l’existence.


La lecture rapproche et redonne vie.


Le monde qui ne lit pas est myope, le monde qui lit est loupe.

 

 

Actes de la "Célébration d'écritures" des 16, 17 et 18 avril 2010 à WAVREUMONT

Cet événement, organisé par l’ACi, a rassemblé une trentaine de personnes autour du livre de Dani Laferrière, L’énigme du retour (éd. Grasset).


Le thème de la session, « Vaut-il mieux être né ? », a été mis en évidence par l’exposé de Frère Hubert.


Et comme Dani Laferrière est Haïtien, nous avons eu la chance d’entendre un exposé donné par Jean-François Decoste, professeur de littérature haïtienne, à propos de la manière dont L’énigme du retour peut se comprendre dans un contexte historique et ethnologique.


Vous trouverez ci-après l’intégralité de ces deux exposés ; nous vous invitons à les découvrir !

 

 

Exposé de Frère Hubert

 

I.- La plainte d'être né

 

Au départ de cet exposé, je me suis demandé comment j’étais moi-même rejoint par cette question. Je me rappelais d’un texte que j’avais écrit il y a plusieurs années sur « la plainte d’être né ».


Y a-t-il quelqu'un d'humain qui n'ait jamais entendu en lui comme une plainte d'être né ? Peut-être. Je veux bien croire que tous ne l'entendent pas de la même manière et qu'ils n'y sont pas sensibles au même degré. En tout cas, il en est qui, sans doute plus vulnérables, plus inquiets et émotifs, ont affaire à elle comme à une habituée de leur coeur.


Ce qui les y conduit ? Oh, pas nécessairement la grande dépression qui fend la vie en deux, ni la maladie grave. Il y a peut-être l'usure du temps qui, lentement et presqu'insensiblement, corrode les gestes quotidiens, ceux qui sont les plus nécessaires et par lesquels on fait vivre les siens.

 

Cela peut être le sentiment sans cesse récurrent d'avoir raté sa vie quelque part (sans que cela soit toujours très raisonnable ni très fondé...). On butte toujours sur son insuffisance, son impuissance à vivre pleinement. On se voudrait autre ou ailleurs...Et bien sûr on se reproche par surcroît d'être ainsi, on s'en ressent coupable. Une trop grande solitude, une plaie dans l'âme toujours ouverte sont les herbes amères de ces pèlerins perdus. Plus simplement, ne serait-ce pas l'inéluctable du point où l'on est arrivé dans son existence, l'inéluctable aussi de la mort, qui ravive la plainte ? Pourquoi être né ? L'épine de la mort s'enfonce dans la chair trop tendre de la vie et l'écoulement de l'âge sur la pierre du corps charriant ses malaises multiples...Et cette fragilité, cette précarité de l'existence qui vous sautent au yeux presqu'à chaque instant comme des éclats de bois...Il y suffit de si peu: une rencontre fugitive, un visage, un enfant qui mord dans la vie à pleines dents...tandis que vous, vous êtes déjà sur le penchant de l'âge.


Quelle énergie ne faut-il pas alors pour tirer de soi les actes les plus ordinaires...afin que simplement le devoir de chaque jour soit accompli (mais qui est bien plus alors que l'honnête devoir...) et que les proches ne vous soupçonnent pas trop de faiblesse ou de tristesse ?


Je sais bien que nous avons des trucs pour nous en tirer. Et il ne convient sans doute pas d'en médire trop non plus. Ne faut-il pas vivre ? Ne faut-il pas éviter de racler trop la rouille ? Les occupations, les distractions de toutes sortes, le dévouement même, viennent ici à point. Cela peut être bon et sain équilibre mais il arrive aussi qu'on y sente quelque peu la fuite et l'échappatoire...Et peut-être ne parvient-on pas toujours à l'éviter ? De toute façon, on finit par s'étonner d'être, d'être ce que l'on est et là où l'on est...la vie est si mystérieuse enfin.


La plainte d'être né ? C'est comme si l'adhérence intérieure venait à faire défaut. L'âme se décolle comme une tapisserie d'un mur humide. On a beau la recoller, cela revient toujours. Et l'on se trouve alors un peu étranger à soi-même, fêlé. Ce n'est pas qu'on manque nécessairement d'élan ni de générosité...Il se peut même qu'on "en fasse plus qu'avant". Solitude aussi plus grande. On a l'impression de n'être pas compris ni entendu...Pourtant, rien ne paraît trop: on rit avec ceux qui rient et on pleure avec ceux qui pleurent. On reste la bonne maîtresse de maison ou l'homme sur qui l'on peut toujours compter, bien chargé d'oeuvres...


Peut-être certains en sont-ils là tout simplement et se reconnaîtront-ils un peu ? Je les entends.
"Sinistrose" ? Cela me semble plus profond, plus enraciné dans le courant de la vie souterraine des êtres.


La plainte d'être né ? Mais où avais-je déjà entendu cela ?


Dans la Bible, au livre de Job. Celui-ci en effet s'ouvre sur un moment de séparation et de scission intérieure. Job est l'homme qui est conduit à désavouer sa propre vie en commençant par le jour de sa naissance. Il ne se plaint pas seulement de sa condition actuelle, il se retourne sur ses origines. Et il va bien plus loin qu'à reprocher à ses géniteurs de l'avoir fait. Il ne les accable pas, il n'en fait pas des coupables. Sa plainte, ce sont ses mots à lui pour dire que son origine lui échappe et que toute vie recèle étrangement une part obscure sur laquelle nulle prise n'est possible. Il y a toujours en effet des moments de notre vie où ce qui allait de soi, ne l'est plus, où l'adhésion sans problème à notre existence propre s'éteint dans une certaine nuit. Alors nous éprouvons comme une perte: je ne suis pas mon propre père. Toute souffrance ramène d'une manière ou d'une autre à la confrontation avec l'origine et avec le manque qui en résulte puisque mon origine n'est pas en moi.


Dans l'histoire de Job, ce qui est frappant c'est que la plainte d'être né est comme le goulot par où pénètre toute une expérience. Tout le livre montre qu'elle inaugure un travail, un remaniement très profond en Job. Autour de lui et en lui les discours et les raisonnements ne font pas défaut. On peut même dire qu'ils prolifèrent. On veut expliquer à Job ou il tente de s'expliquer pourquoi il en est là. Mais le récit donne vraiment l'impression que le discours s'empâte. Tout ce qui est dit ne manque pas de sincérité mais passe finalement à côté de la vérité vécue. Ce grand éboulis de mots à travers l'âme creuse en elle comme une faille, une fissure de silence.


La plainte d'être né que certains dénuements déposent en nous comme une lie d'ombre, porte son fruit de silence. C'est dans le silence que nous épousons l'intimité secrète et mystérieuse de notre vie telle qu'elle est, dans son mélange indiscernable de clair et d'obscur. Job, déraciné par sa souffrance, entre dans le silence. Comme Joseph vendu par ses frères, il est jeté là en un puits profond.


En toute souffrance un peu intense, nous sommes toujours ramenés aux origines de notre être, là où s'est mise en place une part irréversible. En ses commencements donc et en sa fin qui déjà s'y trouve liée. C'est bien pourquoi ce lieu ne relève pas des explications. Il est lieu de silence par delà tous les comptes à régler. Dieu même vient là comme un Dieu de silence, n'ayant rien à déclarer ou à justifier. A peine tient-il pour toi en cette poignée de farine que, dans la sécheresse, tu tires encore du fond de la jarre de ton coeur. Pourtant, ce peu, ce très peu que tu donnes, te nourrit toi-même. D'autres, peut-être ? Tu passeras d'un jour à l'autre...

 


II.- Laisser parler la question ou la couper en petits morceaux. Cela fait des brins de questions

 

Il me semble qu’avant de tenter de répondre à la question « vaut-il mieux être né » (si tant est qu’on puisse apporter réponse), il faut prendre le temps de la laisser se dire, de la laisser parler. La laisser se multiplier en de nouvelles questions…On fait alors de petites incursions dans la question.


1/ « Vaut-il mieux être né ? ». Question incongrue, semble-t-il, puisqu’on est déjà dans la vie, déjà embarqué. Pourquoi se casser la tête avec cette question, supplémentaire ? Mais voilà, on peut quand même s’étonner d’être, d’être là, d’être là comme on est, soi et pas un autre. On peut être tout à coup saisi par sa contingence.


Et puis, on peut se dire : je suis là moi mais faut-il mettre des enfants au monde, faut-il donner la vie, en faire venir d’autres dans ce monde tel qu’il va ? Je vais donner la vie mais la vie est-elle une bonne nouvelle ?


2/ « Vaut-il mieux être né ? ». Est-ce que c’est bien que je sois là ? Est-ce si bien que cela ?


Celui ou celle qui pose de pareilles questions s’interroge en fin de compte sur son identité. On est toujours, pour une part, en souffrance avec son identité. Est-ce qu’on regrette d’être ce qu’on est? Woody Allen dit : « Ce que je regrette le plus, c’est de n’être pas un autre ». Cette identité ne plaît pas, pas tout à fait. Et c’est possible. Car au fond, l’identité de chacun est toujours une identité fêlée, traversée par une faille, trouée par le manque. On n’a pas d’identité pleine.

 

L’humain, un animal dénaturé, inachevé. Mais c’est peut-être ce qui nous renvoie toujours

ailleurs, dans l’envie d’aller se faire voir ailleurs. Se refaire, se refaire une beauté, se dérouter, se déplacer. Il y a une faille identitaire parce qu’on n’est jamais défini et définitif.


3/ « Vaut-il mieux être né ? ». Est-ce mieux ? Mieux que quoi ? Mieux que non né ? Mais là nous ne savons pas ce que c’est. Nous n’avons d’autre ressource que de comparer notre vie telle qu’elle est à une autre figure, une autre image. Ce serait mieux si j’étais autre…Autre ? Mais si c’était à mon image et ressemblance, serait-ce vraiment autre ? Serait-ce mieux ?


4/ « Vaut-il mieux être né ? » ? Mais enfin : venir au monde, voir le jour, comme on dit si ordinairement…Ce n’est pas rien…


5/ « Vaut-il mieux être né ? » est-ce du côté du bien ou du côté du mal ? Mais le bien et le mal sont-ils aussi distincts ? Ne sont-ils pas toujours emmêlés ? Le mouvement de la vie les emmêle, les met en vrac.


On voudrait cadrer la vie dans le bien, la mettre dans un bon cadre, à l’écart du mal. Est-ce vivable ?


6/ « Vaut-il mieux être né ? ». On parle beaucoup des valeurs aujourd’hui. Il faut redonner aux jeunes des valeurs. Notre monde a perdu le sens des valeurs. On entend cela beaucoup. Et si l’on est philosophe, on pose la question avec dignité, avec le sérieux requis : la vie vaut-elle la peine d’être vécue ?


Mais qu’est-ce qui va permettre de dire que la vie a de la valeur ? Qu’elle n’en a plus ? Telle vie vaut, telle autre non…grosse question. Qui en décide ?


7/En naissant, en étant né, vous avez lieu d’être. L’Etre vous a fait un lieu, une place. Vous avez été reconnu par lui. Il vous a fait de la place. Et peut-être qu’il vous relance de temps à autre pour que cette place ne soit pas fermée, refermée, renfermante, pas trop…Vous avez lieu d’être.


8/J’ai été accroché par l’une ou l’autre expressions où le « il vaut mieux » vient montrer sa tête. Et j’ai vu que c’est bigrement décisif, pas anodin du tout.


a) Dieu vient à peine de créer l’humain qu’il constate qu’il y a quelque chose qui cloche. Alors qu’il a dit par 7 fois que ce qu’il avait fait au cours de la création du monde : c’est bien, c’est bon.
Il constate maintenant que « ce n’est pas bien, ce n’est pas bon ». « Il n’est pas bon que l’humain reste seul ». Cela veut dire que cet état d’isolement est comme une mort.
D’ailleurs quand Dieu se propose de remédier à cette situation, il parle de « faire un secours comme son vis-à-vis ». En hébreu, le mot suggère qu’il s’agit d’un moyen d’échapper à un péril de mort.


Ce secours est donné par Dieu comme un vis-à-vis. Le terme suggère donc que ce qui viendra en cette place sera « comme », donc non pas purement et simplement adéquat, et qu’on ne pourra pas le définir purement et simplement à partir de ce qui existe déjà. En d’autres termes, la femme ne sera pas ni un bouche-trou à l’isolement de l’homme ni sa décalcomanie.
On peut remarquer aussi que parler de « son vis-à-vis » laisse entendre un en face de, avec l’idée de résistance.


Et si l’on va à la racine de l’expression, on trouve le verbe raconter, rapporter, relater, ce qui paraît indiquer que la parole structurera la relation. La femme sera un répondant et, peut-on dire, aura du répondant face à l’autre. Cela fait comprendre qu’aucun des animaux qui défilent devant l’humain n’est à la hauteur. Raconter…, est-ce pour cela que les petites filles parlent plus tôt que les petits garçons et que les femmes vous racontent des histoires ?


b) Le grand prêtre Caïphe dit qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière (Jn 11,50 et 18,14). Sans le savoir il révèle que l’ordre du monde est fondé sur une victime qui paie de sa vie pour que le groupe ait la paix. On se réconcilie sur le dos de quelqu’un. Il dit par avance ce qui va être mis en clair par la mort de Jésus. La résurrection vient mettre un terme à cet ordre du monde fondé sur le meurtre, fondé sur le sacrifice. Jésus ressuscité ouvre un autre espace. Cet ordre sacrificiel n’a plus cours. Il est temps de passer à autre chose.


c) Il y a aussi l’expression : « il vaut mieux en rire ». « Mieux vaut en rire ». C’est vrai que dans la vie tout n’est pas en couleurs, tout n’est pas bien. Il y a des échardes dans la chair…Le rire et l’humour seraient là pour prendre les choses autrement, pour se déplacer, pour ne pas s’encastrer uniquement dans le noir de la vie. Mieux vaut en rire, si c’est possible…
Le rire comme thérapie du fanatisme…

 

 

III.- Quelques réflexions pour approfondir


1. Une question ouverte


« Vaut-il mieux être né ? ». C’est donc une question. Comme si être né, être là, ne pouvait pas se trouver une réponse, une réponse qui mettrait un terme à la question : un point c’est tout.
Je me souviens d’une intervention de Jean-François où il nous avait fait l’éloge de la question.
Peut-être est-ce en acceptant d’habiter cette question que l’on reste humain. Se tenir en face de l’énigme de sa propre existence et séjourner dans cette question qui est sans réponse.


Mais, dira-t-on, pour vivre, ne faut-il pas répondre à la question ? Avoir répondu à la question.
Oui mais la réponse, c’est chacun qui la porte en gestation et la fait naître. On voudrait pouvoir la trouver disponible dans un kit de sens, dans une sagesse, une philosophie, une religion. Mais il faut y aller voir par soi-même. Se risquer, se fier.


Jésus, on le sait, ne peut rien faire sans la foi. Sans la foi, il ne peut pas donner à exister, faire entrer quelqu’un dans le miracle d’exister. Et ce qu’il suscite ou ressuscite d’abord chez ceux et celles qu’il rencontre, c’est une foi élémentaire, primordiale, antérieure à toute foi dogmatique. Ce que l’on peut appeler le courage d’exister.


Exister, c’est entrer dans l’enjeu d’exister. Exister est un enjeu. On risque, on se lance. On se met en jeu, dans le jeu, afin qu’il soit jouable ou plus jouable.


Allons plus loin et disons que pour croire qu’il vaut mieux être né, il faut sans doute avoir fait l’expérience de la bonté de la vie.


Mais cette expérience repose sur un croire. Elle suppose la confiance : que la vie n’est pas seulement bonne une fois ou de temps en temps mais qu’en fin de compte, on peut s’y fier.
Cela suppose que l’on ait reçu une parole inaugurale, comme dit Maurice Bellet, qui est toujours singulière càd adressée à chacun. Une parole qui dit : tu peux vivre, c’est bien que tu sois là (n’est-ce pas là la parole de l’amour ?)


Je cite ici Bellet : « Espace ouvert, qui n’exclut pas : c’est-à-dire très précisément où toute situation ou condition d’homme vaut, où toute parole vaut d’être entendue, et d’abord pour ce qu’elle dit, et dont toute oreille doit savoir qu’elle n’entend que ce qu’elle peut, c’est-à-dire peu.

 

D’où le principe premier du primordial : il y a toujours, et pour quiconque, un chemin (Voilà un « amour de l’homme » qui prend la chose à son début : puisqu’à tout homme il signifie que mieux vaut qu’il soit né plutôt que non) » (La théorie du fou).


Cela ne va pas de soi et suppose d’être dans la confiance en une parole inaugurale qui détourne de la méfiance. C’est ce qui est mis en récit négativement dans la Genèse, dans l’écoute du serpent et dans l’écoute que Caïn fait du fauve tapi à sa morte.


S’il y a un soupçon qui vient débusquer la foi de l’espace des certitudes et des garanties disponibles et la rendre à sa vérité autre, il y en a un autre, d’un autre ordre, qui insinue la méfiance.


On le voit par ex. dans l’épisode des tentations de Jésus (voir Luc 4,1-13).
Et l’on peut dire qu’aujourd’hui, cette foi élémentaire est peut-être moins commode à relancer.
« Le déclin de la religion se paie d’une difficulté d’être soi. La société d’après la religion est aussi la société où la question de la folie et du trouble intime de chacun prend un développement sans précédent. Parce que c’est une société psychiquement épuisante pour les individus, où rien ne les secourt ni ne les appuie plus face à la question qui leur est retournée de toutes parts en permanence : pourquoi moi ? Pourquoi naître maintenant quand personne ne m’attendait ? Que me veut-on ? Que faire de ma vie quand je suis seul à la décider ? Serai-je jamais comme les autres ? Pourquoi est-ce que cela – la maladie, l’accident, l’abandon – tombe sur moi ? A quoi bon avoir vécu si l’on doit disparaître sans laisser de traces, comme si, aux yeux des autres, vous n’aviez pas vécu ? Nous sommes voués à vivre désormais à nu et dans l’angoisse ce qui nous fut plus ou moins épargné depuis le début de l’aventure humaine par la grâce des dieux. A chacun d’élaborer ses réponses pour son propre compte » (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde p.302)

 

Comme disent les Talmudistes, ne sommes-nous pas dès notre naissance et jusqu’à notre mort, en proie à une question sans mots qui nous est posée par la vie et par le monde et à une question sans mots que nous posons au monde et à la vie ? Il n’y a pas à y répondre, et surtout avec des mots.


Car toute réponse serait la mort de la question. Alors que le vrai problème est d’être capable surtout de maintenir la question ouverte et vivante, pour d’un côté entendre un appel, celui du réel (et des possibles à venir), et de l’autre, être et rester dans la « passion de la question » qui nous contient et nous pousse à l’action. (Amselek « L’ouverture à la vie », DDB p. 178)

 

2. De la naissance


Puisqu’il s’agit de la question : « vaut-il mieux être né ? », il convient de réfléchir un peu à la naissance.


Je suis né. C’est un événement qui m’est arrivé, qui m’est survenu. Un événement qui échappe, qui m’échappe de plusieurs côtés. J’aurais peut-être ne pas vouloir venir au monde mais je suis là.


Je ne l’ai pas décidé. D’autres l’ont peut-être voulu, peut-être pas.


Je n’ai pas demandé à naître. On ne m’a pas demandé mon avis. Et donc sur « je suis né », je n’ai pas de prise. Cela m’échappe.


D’autre part cet événement ne s’explique pas. On peut fournir des explications biologiques, psychologiques mais il y a toujours un reste qui ne peut être enclos dans des explications.

Justement parce que la naissance est un événement qui ne peut pas être ramené dans le rang des objets du monde, au sens des objets de la science.


Ma naissance excède en tant qu’événement, toute pensée, toute représentation. Je ne la rejoindrai jamais. Elle est hors de ma conception, pensée, représentation. Elle m’échappe. Il s’agit là de ce qui est en excès. La naissance m’est advenue.

 

Alors ma naissance est sans raison ? Suis-je né sans raison ? En tout cas on peut dire sans une raison à laquelle ma naissance serait assujettie. Parce que ma naissance relève du sans pourquoi.


Qu’est-ce que je vais faire de cet incompréhensible ? Mais incompréhensible ne veut pas dire insensé.


Je puis me rebeller et finalement refuser cette vie qui m’a été imposée en quelque sorte puisqu’on ne m’a pas demandé mon avis, puisqu’on m’a imposé de vivre.


Peut-être que pour « appréhender » la naissance, il faut quitter un certain regard ou un certain horizon : celui où on regarde la naissance comme un échange (j’ai reçu la vie mais on ne m’a pas demandé mon avis. Je n’ai pas pu négocier…)


Prendre alors la naissance comme un don.


La naissance, comme la création artistique, est un don.


Or comment avoir un regard qui regarde un don ? Cela suppose une conversion.


Sortir de l’univers : échange, justice, négociation.


Sinon le don donné devient invisible.


La vie est-elle une possession ou un don ? Si j’en fais une possession due j’occulte le don, je le rends invisible. Je ne vois plus un donateur et un donataire ni le don.


Pour ce passage d’une interprétation à une autre il faut une conversion.


Cette conversion suppose de se rendre accessible à ce qui se passe, à ce qui arrive, à ce qui m’arrive. J’accepte que cela se passe, que cela arrive. Non pas dans une attitude fataliste qui arrête le passage en un « c’est ainsi », « c’est écrit » mais comme un lieu de passage, un lieu non fermé, non renfermé mais encore ouvert.


C’est un don-? donner la vie. La vie se donne. Elle n’est pas de l’ordre d’une production.
Mais, ceci suppose que l’on sorte du regard qui arraisonne les choses et les êtres en en faisant un ob-jectum, c’est-à-dire un objet mis là devant moi, à ma disposition, maîtrisable.

 

On ne se remet jamais de sa naissance…Comment pourrait-on se remettre de ce temps fusionnel où l’on ne faisait qu’un avec l’autre ? A la naissance, on va commencer à découvrir la réalité, l’alternance des satisfactions et des frustrations. On comprend que les psychanalystes insistent sur le deuil qui est là à faire et qui n’est sans doute jamais terminé.

 

3. Point de vue du croyant


Parler de la naissance comme d’un don, c’est déjà entrer dans une option, une option qui ne s’impose pas.


C’est, je pense, l’option du croyant chrétien. Je voudrais la développer par quelques pistes. En très bref.

 

a) Nous sommes enfants de Dieu

 

Si nous reprenons l’ensemble du trajet biblique, nous pouvons dire qu’à l’origine de notre vie il y a un Dieu créateur. Ce n’est pas une affirmation scientifique mais une confession de la foi. Et ce Dieu créateur dit que sa création et ses créatures sont bonnes. A ses yeux donc, la vie n’est pas un raté de sa création, une erreur de sa part. En créant en face de lui un partenaire co-créateur, le Dieu biblique court le risque de la liberté humaine qu’il prend pleinement au sérieux. D’où un monde qui entremêle le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie, comme dira Jésus.


Le NT va plus loin en affirmant que nous sommes enfants de Dieu et donc que si nous sommes là c’est une bonne chose.

 

b) une vie plus forte que la mort…La vie est-elle une bonne nouvelle ?

 

Il y a un choix à faire entre une appropriation de la vie et la vie regardée comme un don.


Ou bien la vie est ma propriété, mon affaire, ma chasse gardée. Je puis donc être frustré parce que la vie telle qu’elle est n’est pas comme je veux, comme je la vois. Elle n’est pas selon l’image que j’ai de la vie.


Ou bien je considère que la vie m’est donnée.


Ce choix peut être éclairé à partir du chemin de Jésus reconnu comme Christ.
Je dirais qu’à partir du lieu christique, nous pouvons regardé la vie comme un don, ainsi que le fait Jésus la recevant du Père. Mais nous pouvons aussi comprendre que l’Autre christique entre dans une histoire perturbée et abîmée. N’oublions pas que Jésus meurt de la violence des humains.


A la lumière de la passion et résurrection, le NT voit le Christ comme commencement d’un nouveau monde.


Le commencement (ou le recommencement) ne serait-il pas de croire en la vie ? De la croire plus forte que la mort. De retrouver le goût de cette vie-là, plus forte que la mort.


Si Jésus montre ses plaies à Thomas, est-ce vraiment pour lui donner de bonnes preuves ? Lui fournir des bretelles ; de quoi remonter le sens, la vérité et ses preuves ? On serait alors dans une logique de persuasion preuves à l’appui. N’est-ce pas plutôt pour qu’il croit la vie plus forte que la mort, pour qu’il se passionne de cette vie-là ?


Faut-il dire qu’à cette lumière-là, la vie peut être vue comme une bonne nouvelle ?


Je cite ici encore Maurice Bellet : « si les fruits du Christ bon (ou du Dieu bon) sont tristesse, goût de mort, aveuglement sur soi, peur panique de la vie, haine secrète, et le reste, alors il y a quelque part une erreur, et rien ne sert à rien tant que cette erreur n’est pas enfin saisie en son lieu et, à fond, défaite.


Or nous sommes des êtres sexués, hommes ou femmes. Si donc l’amour aime, il ne peut pas être ce pur malheur de notre sexualité, où il a glissé ; il est découverte que nous-mêmes, et tout ce qui est en nous, tels que nous sommes, mérite d’être. Il est bon d’être homme, il est bon d’être femme, il est bon d’être né.


L’amour, et surtout celui qui se prétend le plus grand, ne peut que signifier : je préfère que tu sois plutôt que non, je te préfère vivant, tel que tu es, plutôt qu’inexistant, ou mort. Tout ce qui est signifié dans le Christ ne peut que commencer là : de nous justifier en notre naissance. »

 

c) « Choisis la vie »

 

Je suis frappé par cette injonction biblique. Pourquoi en effet dire à des vivants de choisir la vie ?
Qu’est-ce que cela vous dit ?


Est-ce toujours si simple ? L’histoire de Jonas est là-dessus intéressante. Jonas reçoit un appel, de Dieu, de l’Etre et il fuit. Que fuit-il ? Pourquoi fuit-il ?


Il faut lire tout le récit pour comprendre. En fait ce que Jonas fuit c’est l’Autre comme changeant, comme introduisant du changement, remaniant le jeu. Or Jonas, lui, veut fixer l’Autre. Il refuse l’Autre qui change son jeu, qui porte sa parole de vie à des païens, à des ennemis du peuple juif. Alors il fuit. Courage, fuyons !


 

Exposé de Jean-François Decoste

 

INTRODUCTION

 

Etre né sur la terre d’Haïti, c’est recevoir en héritage un passé difficile à porter et un environnement peu hospitalier. Vous parler de moi, revient à partager avec vous la mémoire douloureuse du peuple haïtien. Comment vais-je procéder ? Nous qui sommes passionnés par la fiction, nous savons bien que très souvent la réalité dépasse la fiction. Permettez donc que je mette à contribution notre imagination et notre inconscient collectif.
Larguons nos amarres. Nous partons pour un long voyage à travers le temps et l'espace. Nous partons vers des terres nouvellement découvertes. Nous partons vers celle qui fut la plus belle, la plus riche: Christophe Colomb l'a baptisée Hispagnola. Mais les habitants de l'île, les Indiens Taïnos, appelaient leur pays AYITI QUISQUEYA BOYO, ce qui signifie, terre haute, terre montagneuse. Le pays des montagnes.

 

De quel port embarquerons-nous? De Liverpool? De Havre? De Bordeaux? De Nantes? Ils sont tous prospères et florissants. De quelque port que nous embarquerions, notre traversée trace invariablement un triangle dont les 2 autres angles sont absolument déterminés. Notre immense bateau a déployé ses immenses voiles blancs: on dirait un grand cygne,… glissant, paisiblement, sur le bleu océan.

 

Cap vers l'Afrique. A Gorée, nous ne ferons qu'une halte: le temps d'embarquer notre précieuse cargaison de bois d'ébène. Rien ne sert donc de mettre pied à terre. Et puis, ayez la conscience tranquille. Notre précieuse marchandise est soigneusement parquée à fond de cale. Dans le ventre noir de notre immense voilier! Et cap vers Ayiti. Nicolas Ovando nous attend impatiemment. Nous sommes en 1503. Le poète haïtien Anthony Phelps, l’un des chefs de file du mouvement littéraire contemporain, « le spiralisme », remonte le fil du temps pour nous retranscrire le ressenti douloureux des survivants sortant enchaînés de la cale du bateau:

Je continue ô mon pays ma lente marche de poète
un bruit de chaîne dans l'oreille
un bruit de houle et de ressac
et sur les lèvres un goût de sel et de soleil
Je continue ma lente marche dans les ténèbres
car c'est le règne des vaisseaux de mort.
Ils sont venus à fond de cale
tes nouveaux fils à la peau noire
pour la relève de l'Indien au fond des mines
( Le dieu de l'Espagnol n'a point de préjugés
pourvu que ses grands lieux de pierres et de prières
soient rehaussés de sa présence aux reflets jaunes
peu lui importe la main
qui le remonte du ventre de la terre )
Et l'homme noir est arrivé
avec sa force et sa chanson
Il était prêt pour la relève
et prêt aussi pour le dépassement
Sa peau tannée défia la trique et le supplice
Son corps de bronze n'était pas fait pour l'esclavage
car s'il était couleur d'ébène
c'est qu'il avait connu
la grande plaine brûlée de liberté.

 

Anthony Phelps, Poème Mon Pays que voici, 2e partie


Deux moments traumatisants inaugurent l'histoire d'Haïti : le génocide des Indiens et leur remplacement par la déportation massive des Africains noirs pour l'esclavage (Laennec Hurbon, Religion et lien social). Le Roi et les colons veulent mettre en place le plus rapidement possible un ordre social inédit, c’est-à-dire leur projet de société coloniale et esclavagiste. Les autres institutions étant inexistantes, le pouvoir religieux se révèle être la seule institution structurée qui soit en mesure de surmonter les “ incertitudes qui planent sur le nouvel ordre social à mettre en place”.
La consolidation de l'ordre social nouveau nécessite la production de normes à faire assimiler par les différents groupes ethniques, et à « assigner des places intangibles à chacun d'eux ». En d'autres termes, il faut mettre en place une panoplie de moyens très larges en vue de faire de l'africain noir, transplanté de force sur la terre d'Haïti, un esclave accompli. La violence physique produit d'excellents résultats. L'institution ecclésiale se trouve être le lieu par excellence où “les places pouvaient se fonder, se symboliser et assurer leur reproduction”. L'évangélisation sert à la fois de justification au système esclavagiste, et d’instrument de production de la société coloniale (Laennec Hurbon, idem, p.71). Enfin, pour cadenasser le système et le rendre pérenne, le Roi fait édicter le Code Noir qui sera promulgué en 1685 par Colbert : c'est la codification d'une idéologie raciale.

 

Cependant la religion garde la fonction la plus importante. L'activité du clergé colonial est régie par “Le Règlement de discipline pour les Nègres”. Ledit règlement stipule que l'instruction religieuse “ doit servir à la fois la sûreté publique, l'intérêt des maîtres ...” Elle doit pousser l'esclave à être un esclave accompli, c'est-à-dire qui accepte intérieurement sa condition d'esclave, c'est-à-dire d'être déchu. Et la sûreté des blancs exige qu'on maintienne l'esclave dans la plus profonde ignorance. Son instruction religieuse se réduit à l’apprentissage du pater, de l’Ave Maria et du credo. Missionnaires et colons poursuivent les mêmes objectifs et mènent le même genre de vie: les missionnaires possèdent des esclaves comme les colons et nombre d'entre eux vivent en concubinage avec des femmes créoles. Colons et missionnaires ont besoin les uns des autres : au missionnaire d'organiser la hiérarchisation de la société; en retour, il est rétribué par le colon. Quant à ce dernier entièrement préoccupé par l'appât du gain, à n'importe quel prix, la cupidité étant moralement correcte, il prend solidement appui sur le missionnaire.

L'africain noir déporté est en exil. Quand pourra-t-il quitter cette terre de souffrances, se demande-t-il? Pourra-t-il un jour retourner sur sa terre natale? Or la société coloniale a mis soigneusement en place des processus de désapprentissage pour que l'esclave oublie sa terre d'origine. Le narrateur de “L'Enigme du retour” se remémore-t-il les interdits inscrits dans l'inconscient collectif des vodouisants? Pourquoi cette remontée soudaine juste au moment de prendre la mer?

 

La mer était interdite à l'esclave
De la plage, il pouvait rêver à l'Afrique.
Et un esclave nostalgique
ne vaut plus grand chose
dans la plantation.
Il fallait l'abattre pour que sa tristesse
ne contamine pas les autres.


(Danny laferrière, L’Enigme du retour , p.295
)

 

L'Africain noir déporté passe par un SAS pour lui faire tout désapprendre. Pour produire en lui une totale amnésie. D'abord par le ventre noir du négrier qui le prive à jamais de la connaissance du chemin et du temps de la traversée. Une fois sorti de la cale du bateau, il est désocialisé: c'est-à-dire, coupé de ses origines, de son lignage, et de son ethnie. Après le baptême catholique obligatoire, l'Africain devient un nègre, prend le nom de son maître et est marqué au fer rouge, et donc étampé (comme le cheptel de son maitre). Il n’a pas de pays. Il n'a plus d'ascendants, ni de descendants puisque ses enfants ne lui appartiennent pas mais à son maître. Le déporté africain est un mort social, un “zombi” pour reprendre la terminologie vodou (Orlando Patterson, Esclavage et mort sociale, 1982). Il est considéré comme un “étranger”. Il ne fait pas partie intégrante de la société coloniale.


Le missionnaire se charge alors de lui faire intérioriser qu’il est frappé du sceau de la disgrâce sociale et de la disgrâce spirituelle et que, par voie de conséquence, le temps de l'esclavage est un temps de pénitence et de rachat au bout duquel il pourra devenir, un être humain peut-être, mais après sa mort. A condition, bien sûr, qu’il s’élève jusqu’au statut d’esclave accompli tel que le commande la religion du missionnaire. Etant donné son état de déchu, il ne peut non plus bénéficier d’une sépulture, cet état perdurant jusque dans la mort. Voilà ce qu'écrit le Père Dutertre dans ses mémoires :


“Quand un esclave meurt, on l'apporte couvert de ses méchants haillons, on l'enveloppe dans quelques feuilles de bananiers. Ceux qui ont apporté le mort font la fosse où nous l'enterrons...”.

Déporté, exilé et étranger sur la terre d'Haïti, créature déchue sans avenir possible, traité comme le reste du cheptel, désocialisé ou zombifié, l'esclave refuse de sombrer dans le désespoir. Quelle rationalité met-il en place?

 

Les esclaves mettent en place secrètement une architecture inédite de société, qui trouve ses fondations dans le vodou. L’esclave retrouve sa place au sein d’un système socio-culturel et religieux cohérent. Le vodou restitue son humanité à l’esclave en l’intégrant dans une nouvelle cosmogonie qui réarticule intelligemment des éléments chrétiens et des éléments socio-culturels africains. Portons notre attention sur deux éléments au fondement de la nouvelle société en gestation :
- le culte des morts
- le marronnage ou organisation sociale marronne


I- Le culte des morts

 

Traités comme des bêtes de somme jusque dans la mort, les esclaves instaurent “le culte des morts”, un rituel qui consiste à prodiguer au corps du mort des marques de respect comme dans le rituel chrétien. Ils restaurent son humanité niée. La mort devient le lieu de refondation des liens qu’a rompus l’intégration dans le système colonial esclavagiste. Comme l'écrit le sociologue haïtien, Laënnec Hurbon, “le culte des morts n'exprime pas d'abord une simple volonté de s'accrocher à un héritage reçu de l'Afrique, il est surinvesti, surdéterminé en recevant de nouvelles significations dans le contexte de l'esclavage.”(Laennec Hurbon, article Religion et lien social en Haïti). Par le truchement de ce culte, l'esclave, qui est détaché de son lignage, renoue des liens avec sa famille, et les autres membres de la famille déjà décédés, mais aussi avec les ancêtres et les divinités qu'ils ont honorées. Voilà aussi fondé et créé un nouveau rapport aux origines. Naît alors ce pays imaginaire vodou « Nan Guinen ». C’est donc, en définitive, toute la mémoire douloureuse de la Traite qui est condensée dans ce culte. En se réappropriant leur humanité, ils l’inscrivent dans une nouvelle forme d’organisation sociale radicalement opposée à l’organisation coloniale, appelée « le marronnage ».

 

II – L’organisation sociale marronne

 

Les esclaves ont été plongés de façon brutale dans le contexte de la modernité, celui d'un système socio-économique fondé sur l'accumulation des richesses, l'appât du gain et la rentabilité, la cupidité étant moralement correcte. Les esclaves sont parqués dans des cases situées sur l'unité de production coloniale esclavagiste, « qu’on appelle l'habitation » qui regroupe des déportés d’ethnies différentes: il s'agit d'un univers concentrationnaire, technicien et bruyant. Les usines tournent à plein régime. Le travail obéit à une cadence folle et infernale, non relationnelle et non communicationnelle, rythmée par les coups de fouets des commandeurs. Un environnement de bruits des machines surplombés de temps à autres par les injonctions des commandeurs. (La colonie est prospère : A la veille de la Révolution française, Haïti fournit 70% des richesses et revenus que la France tire de ses colonies...)

 

L’organisation marronne constitue un refus de vivre selon les normes de la société coloniale légitimée par la religion des missionnaires. “La société marronne” s'édifie dans les montagnes: elle est la fois familiale et vodouesque. Et surtout elle est essentiellement une société ouverte: les ethnies différentes apprennent à coexister et à penser ensemble l'avenir. Une conscience collective émerge peu à peu. Quant aux cérémonies vodou, elles se déroulent secrètement la nuit, et sont essentiellement faites de danses, de déclamations et de desseins des divinités invoquées.

 

Le 14 août 1791, des représentants des diverses ethnies participent à une cérémonie vodou à Bois-Caïman au cours de laquelle ils mettent au point un projet de révolte générale. Un prêtre vodou, Boukman, leur demande de garder le secret en faisant appel au pacte de sang scellé avec les dieux vodou. C’est l’événement inaugurateur de la société haïtienne. (Voici la prière que le prêtre vodou aurait récitée : « Bon Dieu qui crée le soleil et nous éclaire de là-haut...regardez ce que font les blancs. Le Dieu des Blancs demande des crimes, mais le nôtre réclame de bonnes actions, ...Rejetez le Dieu des blancs, séchons nos larmes et écoutons la liberté qui parle en nos coeurs » .

L'insurrection générale des esclaves a lieu dans la nuit du 22 au 23 août 1971. C'est le début de plusieurs années de guerre sanglante à l'issue desquelles les esclaves chassent les colons français et proclament “HAITI A JAMAIS LIBRE ET INDEPENDANTE. Nous sommes le 1er janvier 1804.

 

Les Esclaves ont poussé un grand cri « esthétique et poétique » pour renaître à notre humanité : Pour écrire notre acte de naissance à la liberté, « il nous nous faut la peau d’un blanc pour écritoire, son sang pour encre et pour baïonnette pour plume ». C’est symptomatique comme cri : ne l’ont-ils pas écrit dans les larmes et le sang ? Marqués dans leur chair au fer rouge par leurs anciens maîtres, les Haïtiens fraîchement libres choisissent délibérément la littérature pour faire cicatriser ces marques humiliantes. Ce cri annonce la naissance de la littérature haïtienne. Une manière poétique de tourner résolument la page traumatisante du passé esclavagiste.

 

PREMIER TEMPS DE LA LITTERATURE HAITIENNE.

 

La première thématique développée par les écrivains et les poètes haïtiens entre 1804 et 1915 va se construire dans le refus de l’image de soi « de barbare africain » que leur envoie le blanc et dans le renvoi d’une image de soi ressemblante à l'image de l'autre, le blanc, l'occidental.

 

Les Haïtiens se reconnaissent comme les dignes héritiers et défenseurs des valeurs humanistes des Lumières. Ils placent une confiance absolue dans la littérature comme acte de création universelle par des humains qui viennent de se remettre debout par eux-mêmes. Ils osent s’affirmer désormais comme sujets libres et autonomes et qui revendiquent maintenant le droit à la parole humaine. De nègre esclave, il devient « Haïtien », un homme libre ayant une appartenance nationale à l’instar du Français ou de l’Anglais. Quelle belle chose la parole littéraire qui lui permet de faire advenir son « je » en face de ce « tu », celui avec qui il n’a jamais pu dialoguer ou communiquer ! Il peut désormais produire un « je » à part entière. La parole littéraire du « je » s’octroie le pouvoir inouï de détruire l’abîme inhumain qui existait entre le maître et son esclave et pour jeter de nouveaux ponts entre « Haïtiens » et « Européens ». Toussaint Louverture n’écrivait-il pas à Napoléon « Du premier des Noirs au premier des Blancs »!

 

Les pays européens ne l’entendent pas de cette oreille. La littérature savante et populaire divulgue les images d’un pays livré à la barbarie africaine. Les écrivains et poètes se réfèrent à la grammaire du « Code Noir » de 1685 qui a codifié la définition de « noir africain ». Leur grammaire est légitimée par le discours scientifique et politique qui nie toute évolution possible du nègre né pour être au service des desseins de l’homme blanc. Ils définissent Haïti comme étant un pays “livré à la barbarie africaine”. Pays où s’est déchaîné l'instinct noir symbolisé par les pratiques vodou. Le Rapport sur les évènements qui se sont passés en Haïti conclut que : « Nos seuls ennemis ce sont les nègres révoltés et leurs instigateurs perfides. Le commerce des îles fait subsister plusieurs milliers de citoyens dans la capitale même ; un grand nombre d’ouvriers et d’artisans n’existent que par le commerce des îles et par la défense que viennent y faire les propriétaires riches des colonies… En tarissant cette source précieuse de richesses nationales, nous priverions le Trésor Public d’un revenu considérable, en même temps que nous augmenterions dans une proportion considérable le nombre de malheureux qui réclament des secours… ».

 

Quant à l’historien Michelet, commentant ces mêmes évènements, il écrit que c’est « la plus épouvantable guerre de sauvages qu’on ait jamais vue » (Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies, 1989, p.207). Le poète Lamartine voit les soldats haïtiens comme des barbares qui « utilisent les têtes sanglantes des blancs comme drapeau et vont, non au combat mais au carnage ». Il en est de même pour Victor Hugo dans son roman Bug-Jargal. Cela se comprend aisément : c’est que les pays européens sont en pleine préparation de la Conférence de Berlin (1885) (A l’initiative de Bismarck, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemak, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-bas, le Portugal, la Russie, la Suède-Norvège et la Turquie ainsi que les Etats-Unis participèrent à cette conférence qui débuta le 15 novembre 1884 et s’acheva le 26 février 1885. Elle rappela l’interdiction de la traite négrière qui continuait d’alimenter les colonies en « bois d’ébène ».L’acte final de la Conférence reconnaît à Léoplod II, Roi des Belges, la possession à titre privé d’un vaste territoire au cœur de l’Afrique noire, qui sera baptisé « Etat indépendant du Congo ») pour le partage de l'Afrique, suite à la découverte de richesses insoupçonnées (mines de diamants). Dans ce contexte, Haïti sert de justification à leur entreprise.

 

Le discours scientifique a d’illustres théoriciens et vulgarisateurs. Au penseur français Renan qui “considère l'inégalité sociale comme une inégalité de nature”, et qui affirmait sans détour “l'inégalité des races”, l'écrivain haïtien, Louis-Joseph Janvier, rappelle qu’en Haïti “la marche de l'histoire et la diffusion des idées des Lumières montrent au contraire que les esclaves noirs sont sortis de l'état inhumain dans lequel les colons européens les avaient enfermés” .

 

Louis-Joseph Janvier a consacré toute sa vie à contrer le racisme scientifique qui prévalait dans les sociétés européennes aminée par la frénésie colonisatrice. Edgar Le Selve, ancien professeur de français en Haïti, était un militant reconnu et décoré de la colonisation. Il publia en 1882 “Haïti, le pays des nègres” qu’il dédia au Souverain des Belges, le Roi Léopold II qui venait de créer une Association Internationale Africaine se proposant, selon les mots mêmes du Roi, “ d'ouvrir l'Afrique à la civilisation”. Initiative qu’Edgar Le Selve a saluée avec enthousiasme. Il publia aussi un roman “Le général Cocoyo” dont le personnage principal Januarius est une figure caricaturale de l'écrivain haïtien Louis-Joseph Janvier.

 

A Joseph Arthur Comte de Gobineau qui publie en 1855 “Essai sur l'inégalité des races Humaines”, l'écrivain haïtien Anténor Firmin propose une théorie sur “L'Egalité des Races humaines”. Son ouvrage solidement documenté se donne pour objectif de contrer le discours hégémonique à son époque sur « l'infériorité des Africains et la supériorité de la race blanche ». L'esclavage se focalisant encore exclusivement sur « l'Afrique, considérée comme une terre de sauvagerie, de barbarie et d'idolâtrie », on finit par confondre « nègre et esclave ». Des écrivains haïtiens, parmi lesquels Hannibal Price, s'appliquent à « réhabiliter Haïti et la race noire ». Pourtant l'Europe est bien catholique. Pour les penseurs haïtiens, le catholicisme européen continuerait d'être complice de ce système criminel: il serait responsable de l'abjection dans laquelle la race noire croupit depuis des siècles. Il aurait aidé au développement du préjugé de couleur des blancs contre les noirs.


Le discours raciste prétendument scientifique des européens décrit les Haïtiens comme porteurs de maladies contagieuses, entre autres la tuberculose. Les écrivains et poètes haïtiens s'appliquent à constituer une image des Haïtiens et de leur pays qui soit positive et poétique “ comme si dans les campagnes où se sont réfugiés les paysans, il demeurait quelques traces de ce Paradis perdu transformé en enfer par les colons européens”. Le narrateur de “L'énigme du retour” n'est-il pas parti lui aussi à la recherche des traces de ce paradis perdu?

 

L’écrivain haïtien Demesvar Delorme, cherchant l’appui de Victor Hugo dans sa lutte pour une Haïti respectée, lui envoie la collection complète de son journal l’Avenir interdit. Ce dernier lui répond : « Vous êtes comme votre éloquent compatriote, M. Hertelou, de ces hommes qui honorent leur race, vous prouvez que sous la peau du Noir, l’âme peut être lumineuse ; la clarté est en vous ».( cité par Berrou et Pr. Pompilus). Les poètes et écrivains haïtiens opposent donc à la grammaire du « Code Noir » (qui enferme l’Haïtien dans son statut d’ex-esclave) la grammaire générative et transformationnelle qui met en lumière les compétences de l’Haïtien en tant qu’acteur volontariste de son histoire. Il a accompli par ses propres forces l’acte performatif de détruire la société coloniale et de se proclamer libre et indépendant. C’est un acte fondateur par lequel il rompt avec le Code Noir et avec l’autre colonisateur et signe son humanité. L’Haïtien se présente au reste du monde comme un être exemplaire, car les Lumières ont engendré deux pôles exemplaires. “La France est la capitale des peuples. Haïti est la France Noire. La France, c'est la fille ainée de la race aimante qui, selon la parole de Michelet, doit renouveler le monde,.... Haïti, pour la race noire, c'est le soleil levant… L'Haïtien prouve aux yeux du monde la perfectibilité de la race humaine, puisque, en Haïti, l'homme noir est libre, se gouverne lui-même, est propriétaire du sol... Et surtout, il s'est produit chez lui une amélioration puis une véritable transformation intellectuelle, et de plus une très notable sélection physique...” (De l'égalité des races).

 

Cependant, la cause était désespérée et le combat s'est soldé par un échec douloureux malgré les productions littéraires et scientifiques haïtiennes et le déploiement de stratégies de séduction de l'autre, le blanc. L'autre, l'européen, reste emmuré dans son altérité, et continue de voir l'Haïtien uniquement par la couleur de sa peau noire. A début des années 1900, le grand poète haïtien, Etzer Vilaire, (originaire de Jérémie), crie son désespoir et “les décevances du rêve d'art à jamais inaccessible... Ce rêve, c'est l'avènement d'une élite haïtienne dans l'histoire littéraire de la France....” et que “notre métropole reconnaisse que nous n'avons pas toujours démérité d'elle, que l'esprit français refleurit originalement chez nous... que nous ne sommes pas indignes de son hospitalité intelligente...” .

 

Le ton des poètes s'emplit de désespoir, d'amertume et de lamentations. Le poème de Massillon Coicou crie la souffrance du peuple haïtien ou plutôt des intellectuels haïtiens rejetés, humiliés et traités encore et toujours comme des esclaves nègres.

 

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Je n'aurais pas connu tous ces tourments affreux ;
Mon cœur n'aurait pas bu tant de fiel, goutte à goutte.
Au fond de mon néant, oh ! je serais, sans doute,
Moins plaintif, plus heureux.
Mais Dieu m'a condamné, le sort doit me poursuivre ;
De mon sang, de mes pleurs, il faut que tout s'enivre !...


Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Car libre l'oiseau vole et redit ses concerts ;
Car libre le vent souffre au gré de son caprice ;
Car libre, l'onde limpide, harmonieuse, glisse
Entre les gazons verts.
Esclave, il n'est pour moi nul bonheur, nulle fête,
Et je n'ai pas de place où reposer ma tête.


Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Quand la voix du colon prend son lugubre accent,
Quand siffle sur mon front sa flexible rouchine,
Si j'ose tressaillir en lui tendant l'échine,
Il me bat jusqu'au sang.
Et si, quand le fouet plonge en ma chair qu'il déchire,
J'invoque sa pitié : J'entends le maître rire !...


Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Cette nuit, cependant, j'ai vu la liberté !...
L'esclave ne dort pas ; mais un labeur sans trêve
M'ayant brisé les sens, j'ai joui de ce rêve
Que l'on m'a tant vanté :
J'étais libre, j'errais, comme le maître, allègre,
Ayant l'espace, à moi ! Mais non, Dieu m'a fait nègre...


Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Où donc es-tu, toi-même ? On m'a dit que, d'en bas,
Lorsqu'une âme qui prie est souffrante et sincère,
Vers toi qu'on nomme, ô Dieu ! peut monter sa prière :
Et tu ne m'entends pas !...
La prière du nègre a-t-elle moins de charmes ?
Ou n'est-ce pas à toi que s'adressent ses larmes ?

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre ?
Ah ! si tu m'entends bien, tu dois aussi me voir.
Si je blasphème, hélas ! tu vois bien que je pleure ?
Tu sais, toi qui sais tout, que je souffre à toute heure,
Parce que je suis noir !
Eh bien, oui, trop longtemps j'ai souffert sans mot dire.
Seigneur, pardonne-moi si j'apprends à maudire.

 

Renvoyé donc brutalement à soi, à sa peau noire, à son passé d'esclave, le poète haïtien ne voit d'autre issue à son destin implacable que le suicide. Cette désespérance a trouvé son expression achevée dans le fameux poème d'Etzer Vilaire “Les dix hommes Noirs” qui énonce l'argumentaire du suicide collectif de dix jeunes gens de l'élite haïtienne. Ce poème exprime le sentiment tragique des élites haïtiennes (pourtant de peau claire) qui se sentaient stigmatisées dans leur peau noire. Les oeuvres romanesques décrivent la même impossibilité de s'identifier à l'autre blanc, ce modèle auquel il fait tout pour ressembler et pour se rapprocher. Et c'est la colonisation d’Haïti par les Américains en 1915 qui sonne le glas de cette quête douloureuse de l'autre blanc.

 


DEUXIEME MOMENT DE LA LITTERATURE HAITIENNE

 

Les Américains prennent possession d’Haïti en invoquant comme motif la nécessité d'imposer rapidement “la civilisation” à “une société qui n'a, disent-ils, que l'apparence d'une société civilisée” mais dont “les bases sont encore sauvages”. Ils mettent en place un système colonial: massacres, tortures, corvées, tortures raffinées, travaux forcés pour les masses paysannes. Les paysans prennent les armes: la guerre fera 15.000 morts. D'autres émigrent en masse vers Cuba et la République dominicaine. En 1937, le Gouvernement de Trujillo fait massacrer 30.000 d'entre eux. C'est un traumatisme que le peuple haïtien n'arrive pas à traverser.

 

L'ethnologue haïtien, Jean Price Mars, a recours au concept développé par le philosophe Jules de Gaultier en 1892, « le bovarysme collectif » pour faire une lecture de la société haïtienne. Il exhorte alors les Haïtiens à se défaire de leur « bovarysme culturel », ce comportement aliénant qui les porte à se voir autrement qu'ils ne sont, à vouloir se regarder dans le miroir de l'autre, le blanc. Apprenons à nous regarder nous-mêmes tels que nous sommes, et à assumer tout ce que nous sommes. Le poème de Léon Laleau traduit le dilemme et la difficulté de la démarche :

 

Ce cœur obsédant, qui ne correspond
Pas avec mon langage et mes costumes
Et sur lequel mordent, comme un crampon,
Des sentiments d’emprunt et des coutumes
D’Europe, sentez-vous cette souffrance
Et ce désespoir à nul autre égal
D’apprivoiser, avec des mots de France,
Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ?

 

Soyons indigénistes. Puisque les Blancs nous tiennent en mépris, pourquoi vouloir nous réhabiliter à leurs yeux? Partons à la découverte de l'image que nous avons en propre.

 

Jean Price Mars publie en 1928 “Ainsi parla l'oncle” qui constitue le premier manifeste de la condition noire. Il entreprend de faire en sorte que l'Haïtien se réapproprie l'africanité de ses origines. Il épluche minutieusement les publications scientifiques de son époque, et particulièrement celles des ethnologues comme Delafosse, pourtant grand chantre de la colonisation. Mais il en change le point de vue, décale les perspectives pour produire un effet de décentrement chez son lecteur haïtien. L'Afrique devient alors le continent originaire. Quant aux Haïtiens, ils prennent la place, non plus de descendants d'esclaves, comme l'affirmaient les discours scientifiques en vogue, mais bien de résistants à l'entreprise de colonisation occidentale. Le moteur de l'histoire haïtienne, c'est le marronnage. Le métissage qui était assimilé à l'époque à une perte d'identité, est valorisé.

 

Il reste à réhabiliter le vodou. A cette fin, Jean Price Mars dresse un tableau descriptif des discours sur le sacré, ce qui lui permet de construire une légitimité sociale et mystique au vodou. Il rappelle que le monde rural haïtien garde intacte notre mémoire de peuple dans les contes, contes, les légendes populaires, les mythes et son folklore. Il leur redonne leurs lettres de noblesse. Ecrivains, poètes, romanciers et chercheurs se doivent donc de connaître le milieu rural. Tout Haïtien authentique doit célébrer les noces poétiques avec la terre d’Haïti qui est depuis trop longtemps en souffrance. Et ainsi combler la béance originaire. Le narrateur de “L'énigme du retour” s'inscrit-il dans cette démarche?

 

L'oeuvre de Jean Price Mars ouvre toutes grandes les vannes de l'imaginaire haïtien. Les écrivains, et les artistes (à partir de 1943), orientent désormais leurs recherches et leurs expérimentations autour de la thématique de la représentativité de la société haïtienne, en vue d'intégrer les multiples dimensions culturelles de la société haïtienne: le religieux chrétien, le vodou, les rapports conflictuels entre le français et le créole, l'impossible communication entre les catégories sociales, la question de couleur, l’ouverture au monde latino-américain, les rapports avec l'occident et la France, les rapports à notre passé.

 

Deux voies expérimentées par les écrivains et artistes haïtiens contemporains me paraissent fécondes dans leurs tentatives de représenter la complexité de notre réalité :
- le réalisme merveilleux
- le spiralisme


LE REALISME MERVEILLEUX

 

Lors du premier Congrès des écrivains, artistes et intellectuels noirs, tenu en 1956 à la Sorbonne, l'écrivain haïtien, Jacques Stephen Alexis, expose le concept de “réalisme merveilleux”. Selon lui, il s'agit de la voie la meilleure pour “appréhender et réinterpréter la sensibilité particulière des Haïtiens, fils de trois races et de multiples cultures”. Jacques Stephen Alexis explore le caractère hétérogène de la culture haïtienne constituée à partir d'éléments culturels indiens, africains, occidentaux et surtout français. L’œuvre haïtienne doit essayer de marier la réalité banale, connue, et le merveilleux qui constitue l’enveloppe dans laquelle le peuple enfouit sa sagesse et sa vision du monde. Elle doit donner à voir apparitions, les métamorphoses, les transes qui se produisent au cours des cérémonies vodou. Leur description vise à réhabiliter le “familier collectif” dévalorisé par la rationalité occidentale. Jacques Stephen Alexis utilise ce mode narratif de la fiction dans ses 3 oeuvres majeures : « Les Arbres musiciens », “Romancero aux étoiles” et “Compère général Soleil”.


Le lecteur haïtien se trouve intégré dans l'histoire en tant que “être de la collectivité, en tant que membre d'une collectivité sans valeurs unitaires et hiérarchisées”.



LE SPIRALISME

 

Un constat saute aux yeux: Haïti est une île chaotique. Chaos politique. Social. Naturel. Une île au carrefour de tremblements de terre et de cyclones. Terre de violences. De traumatismes cumulatifs : génocides des indiens, transplantation brutale d'Africains noirs, massacre à l'arme blanche de 30.000 paysans haïtiens par le gouvernement de Trujillo, 15.000 morts dans la guérilla contre les Marines américains, longue dictature sanglante des Duvalier père et fils, dictature non moins sanglante du prêtre défroqué Aristide. Boat people. Emigration massive vers l'étranger. C'est l'échec du projet de création d'une nation haïtienne.

 

Les écrivains et artistes contemporains veulent une voie de création qui permette de saisir notre réel chaotique dans la diversité de ses aspects, sans chercher à y mettre de l'ordre. C'est le spiralisme.

 

Les chefs de file de ce mouvement s'appellent Frank Etienne, René Philoctète et Jean-Claude Fignolé. Le pari de Frankétienne, c'est que l'écriture a un rôle à jouer dans ce pays incapable d'émerger de ses traumatismes. Le réel pourrait « zombifier » les consciences et produire une telle apathie et aphasie chez les Haïtiens que tout espoir serait perdu. Les créateurs doivent se saisir de la parole comme arme pour « dézombifier » les consciences qui pourraient sombrer dans le pessimisme. Ils doivent combattre l'aphasie et la peur qui peuvent anesthésier les consciences. Ils doivent se saisir des “éléments de notre réel chaotique, leur faire subir un traitement de choc qui les broie, les tord, et les met en mouvement”. Haïti n'est pas mort. Certes, le pays est chaotique, mais précisément l'écrivain ou l'artiste se doit d'appréhender le chaos comme quelque chose de fécond, de vivant.

 

Pour rendre compte de notre réalité multiforme, l'écriture elle-même doit se métamorphoser. Notre réalité chaotique ne peut entrer dans les formes toutes faites connues: poésie, roman, trop rigides et impropres à exprimer la mystérieuse harmonie de notre chaos. L'oeuvre spirale se doit donc de mélanger tous les genres et de réarticuler français et créole. Tout comme dans “L'Enigme du retour”, la poésie se mêle au récit. L'écrivain spiraliste intègre l'histoire d'Haïti et son oeuvre dans un univers plus vaste, un monde globalisé. Bref, l'oeuvre spirale laisse toute la place à la puissance créatrice du désir (jusque-là refoulé) en produisant d'une part des failles, des béances et des déchirements, et de l'autre, des connexions entre histoire et mémoire, entre Haïti et le monde.

 

Conclusion partielle : Relevons trois moments de la littérature haïtienne :


Premier moment celui d’une écriture dédoublée qui met en jeu l’écrivain haïtien et son double. L’autre qui continue de l’approcher en se référant à la grammaire du Code Noir de 1685 qui stigmatise notre peau noire et nous enferme dans notre passé d’esclave noir. Les poètes haïtiens très enthousiastes au lendemain de la proclamation de l’indépendance sombrent dans le désespoir au début du XXe siècle. Et C’est Jean-Price Mars qui les invitent à nous regarder nous-mêmes tels que nous sommes et à ne pas rejeter l’autre part négroïde de notre identité multi-raciale. S’ouvre une période féconde pour la création littéraire et artistique d’Haïti, celle de l’indigénisme. C’est paradoxalement l’ère des émigrations massives vers l’étranger. La troisième période est celle qu’expérimentent des écrivains tels que Danny Laferrière, Frankétienne, Philippe Dalembert,…: celle de l’exploration des voies de « l’instabilité géographique », car l’écrivain haïtien est confronté au dilemme de l’exil à la fois intérieur et extérieur. L’enjeu c’est l’ouverture de la culture haïtienne à l’universel.

 

 

L'ENIGME DU RETOUR


Il me semble que trois thématiques sont à l'oeuvre dans ce roman:
- la thématique de l'exil
- la thématique du retour et son caractère énigmatique
- la thématique de l'écriture


I- La thématique de l'exil

 

Le narrateur fait l'éloge de son exil. Rêver de quitter son île natale sur laquelle les transplantés ont été jetés de force était quelque chose d'interdit. p. 295

 

La mer était interdite à l'esclave.
De la plage, il pouvait rêver à l'Afrique.
Et un esclave nostalgique
ne vaut plus grand-chose
dans la plantation.
Il fallait l'abattre pour que sa tristesse
ne contamine pas les autres.

 

La majorité des Haïtiens sont coincés sur leur île tout comme leurs ancêtres: ils ont le choix entre deux alternatives: la mort lente ou violente ( p. 93 p. 42) ou bien venir s'entasser dans les bidonvilles de la capitale (tel que Cité Soleil) où la mort violente frappe à tout moment quand on ne crève pas de faim pp 45-46 et p130. Une ville où vit plus du quart de la population, plus de 2 millions d'habitants, dont la moitié crève de faim. (p. 87.p. 180).

 

Face au chaos social et politique, les jeunes désemparés et désespérés tuent le temps dans l'attente d'un visa américain. (p 113).

 

Le narrateur prend conscience de la chance qu'il a eue d'avoir pu réaliser le rêve des transplantés, celui des paysans et celui des jeunes : sortir de cet enfermement qui ne vous laisse aucune chance de réaliser vos rêves. (p.93). C'est sur la terre d'exil que sa vocation d'écrivain est née, rêve mort-né chez son neveu. (p. 35). C'est aussi sur la terre d'exil qu'il a pu approcher l'autre dans son altérité et expérimenter sa culture p.42.

 

Cependant l'exil n'est salutaire que s'il n'est pas déportation. Le sentiment d'être un exilé définitif s'avère nocif : Le narrateur-auteur devient peu à peu un “animal aquatique” (p.29), sous l'emprise permanente “d'une vieille fatigue” et de remontées soudaines “des ardeurs de la malaria” (p.26).

 

L'exil a désocialisé complètement le père du narrateur. Il était devenu un zombi. Poussé à l'exil pour échapper à la mort violente, il a passé « la moitié de sa vie loin de sa terre, de sa langue, comme de sa femme ». (p 67). Ses rêves avortés pour Haïti dorment dans une valise soigneusement consignée dans un coffre-fort à la Chase Manhattan Bank (p.71). IL est devenu amnésique et décède loin de sa terre natale comme le furent les déportés africains. Le retour lui était à lui aussi interdit : p.68.

Ce qui a sauvé le narrateur de la folie pendant ce long temps de léthargie (p.27), c'est la compagnie assidue du livre d'Aimé Césaire “Cahier d'un retour au pays natal”: oeuvre majeure qui a accompagné l'ère des décolonisations tout comme “Ainsi parla l'oncle” de Jean-Price Mars. pp.61-62. (Ce poème met en scène un “je” qui s'adresse tantôt à un destinataire “lui”, tantôt à un “nous”, tantôt aux “noirs martiniquais”, un “je” qui invective, insulte, crie sa colère et sa révolte face à la condition inégalitaire des noirs: “Va-en gueule de flic, gueule de vache “ ou réclamant le corps de Toussaint Louverture mort au Fort de Joux en 1803 p.64).

 

Le poète martiniquais lui fournit les mots pour traverser le temps de l'exil pour en faire un temps non seulement d'introspection et mais surtout de prospection. Il remplit la fonction de père symbolique qui lui a fait découvrir la fonction salvatrice de la littérature, en regard de l'entreprise destructrice de la politique à laquelle son père biologique a voué toute sa vie.

 

II - Le narrateur se sent prêt pour le retour.

 

Cependant, comment va-t-il approcher la réalité de son pays natal?
Pourquoi y retourne-t-il?
Est-ce que c'est l'injonction du Docteur Jean-Price Mars qui agite son subconscient? Pourquoi l'auteur parle-t-il de retour énigmatique?
Quelle serait la clé ou les clés de décryptage de cette énigme?

 

A- Le narrateur éprouve les mêmes états d’âme que tout Haïtien qui a quitté son pays: « Mon pays est si dévasté que j'ai mal à l'idée de le revoir » p. 40. Cependant ce désir est plus fort que lui « son enfance lui manque plus que son pays? » dit-il pp. 77-78.

Une fois le pied posé sur le sol d'Haïti, le narrateur se rend très vite compte que « les choses n'ont pas bougé d'un iota dans ce pays ». p 144.

 

En effet, la mort est omniprésente. pp. 129-130. Trouver à manger constitue toujours l’obsession de la population. La violence gangrène l’ensemble du corps social. Les paysans délaissent les campagnes pour venir s’entasser dans les bidonvilles qui poussent comme des champignons. La saleté, la dégradation de l’environnement urbain, l’injustice sociale, la domesticité des enfants, l’absence totale de perspective d’avenir, autant de maux connus du narrateur et de tout le monde.

B-Alors pourquoi le retour est-il énigmatique ?

 

Il me semble que la première clé d'accès à “l'énigme du retour” se loge dans la rencontre ratée avec son père biologique. (pp. 67-68). Pourquoi son père lui a-t-il hurlé (comme un loup blessé) derrière sa forme fermée qu'il n'a jamais eu d'enfant ni de femme, ni de pays? “La douleur de vivre loin des siens lui était devenue si intolérable qu'il a dû effacer son passé de sa mémoire”. Comment sauver la mémoire de son père? D'autant plus qu'il n'a pas eu droit à être enterré dans le cimetière familial, à Baradères, son village natal. Baradères la Venise d'Haïti. p. 66. Pour quel pays a-t-il passé le plus clair de son temps soit en prison soit dans le maquis?


C- La question pertinente de sa mère fournit, me semble-t-il, une deuxième clé de décryptage de l'énigme que pose pour l'auteur son retour sur le sol d'Haïti. p.214. “ Ma mère me demande...” C'est à nous découvrir la réponse. Et en regard, la mère lui expose les trésors d’imagination qu’elle a dû déployer pour survivre suite à l'exil de son mari et de son fils. p. 215.


On se rend très vite compte que l'auteur est habité par une question existentielle qu'il voudrait voir conformer par la réalité. Il se demande comment il sera regardé et approché par ses compatriotes : simplement comme un Haïtien à part entière? Ou bien comme un “étranger”? Cette crainte le paralyse p 179. Les différentes expériences qu'il aura à vivre se révèlent être de véritables mises à l'épreuve:


- Tout d'abord, le vendeur de journaux le traite comme un « étranger », étranger au corps social haïtien. p. 157. p. 179. Il représente une figure de la “diaspora”. L'auteur n'ose pas utiliser cette catégorie dévalorisante, d'autant plus que le nombre de ceux qui partent et qui reviennent en vacances ne cesse de croître. P158

 

- Sera-t-il au moins reconnu en tant qu'écrivain? Certes, il est reconnu par ses pairs, tels que Frankétienne, Gary Victor et par la libraire. Ce qui constitue un signe d'espoir pour l'avenir, c'est la jeune lectrice plongée dans la lecture de l'un de ses romans. En Haïti, l'obsession de la majorité de la population c'est de se trouver à manger. L'écriture est une activité pour gens riches. Avec le romancier Gary Victor, il discute autour d'un verre, sur ce qui pourrait constituer la thématique du roman haïtien. Bien un seul thème s'impose : “la faim” p. 139-140. Frank Etienne lui fait part de son grand projet d'écrire un roman-opéra.

 

- Le père du narrateur est présenté sous les traits d’un dandy très à l’aise dans les salons que sous les traits d’un révolutionnaire. De la bande des 4, il est le seul à s’être exilé. Jacques qui n’a jamais déserté le terrain, est mort en martyr en 1961 sous la dictature des Duvalier. François vit comme un paysan au milieu de ses poules. Quant à Gérard, il a certes tourné casaque, mais il manifeste un certain attachement au pays en vivant entouré d’oeuvres d’art qui représentent le monde paysan. p. 203.

 

- Son corps a perdu ses immunités d’origine p184

 

- le signe indiscutable qui le ferait tout de suite reconnaître puisque les autres signes se sont révélés défaillants : « parler la langue de tous la Haïtiens quel que soit son statut social, c'est-à-dire le créole » p.193. Parler créole, la langue de tous les Haïtiens, n'est-ce pas un signe indiscutable d'appartenance à la même communauté linguistique et culturelle et donc un signe indiscutable de reconnaissance mutuelle. Partir nous colore donc de quelque chose d'indélébile, de la marque de l'ailleurs?

 

- Le narrateur-auteur a peur de quitter le périmètre de sécurité déterminé par son hôtel.

 

D - Une troisième clé nous est fournie par l'auteur lui-même : après avoir passé l'épreuve de la reconnaissance par les siens et ses compatriotes, il croit venu le moment d'affronter « les monstres de son enfance » p 232.

Le vodou conserve la mémoire douloureuse du peuple haïtien. Mémoire qu'aucun Haïtien ne voudrait perdre au risque de perdre son âme. Les monstres de son enfance s'apparentent à ces « réalités » qui envahissent l'inconscient individuel de l'Haïtien pendant son enfance, ces peurs qui sont entrées subrepticement en lui par ses pores ou par la pression de son environnement.

 

Elles entrent dans la nébuleuse vodou. Il lui est impossible de les aborder avec les mots et concepts que lui fournit la rationalité occidentale. Le narrateur-auteur décide de les affronter par une plongée corps et âme, à la manière d'un baptisé et d'un initié vodou, dans les eaux profondes (et troubles) de l'inconscient collectif. Ces monstres de l'enfance sommeillent en nous quand on est loin de sa terre natale et se réveillent dès qu'on remet les pieds sur le sol d'Haïti.

 

De cet héritage si difficile à porter, quelle part en assumer? Et quelle part rejeter? Une vraie osmose s'est produite entre le catholicisme et le vodou. Les lieux de pèlerinage catholique sont aussi des lieux de cérémonies vodou p 243 tels que Ville-Bonheur. Lieux d’une véritable osmose entre vodou et catholicisme.

 

Le roman propose trois postures :

 

1- Certains personnages ont fait le choix de tout assumer: tels que :


- le peintre Lazarre, après avoir passé plusieurs années à New York, il rentre au pays et se retire à la campagne pour mener une vie proche de celle de la majorité des paysans, p 239 ou l’ami de son père qui s’est retiré à la campagne pour répondre à l’appel pressant des esprits vodou. 248.


- la jeune haïtienne qui a terminé ses études de médecine à Harvard et qui revient dans son village natal pour honorer les esprits vodou de sa famille. P 263.

 

2- La deuxième posture est esthétique.

 

Le vodou ne peut être réduit à une religion. Il faut le voir comme un « creuset et un coffret, une synthèse de la culture haïtienne qui n'est pas seulement répertoire mais banc d'essai. », (Maximilien Laroche), le lieu où la culture populaire et la savante se donnent en représentation pour la réflexion autant que pour le divertissement du public haïtien. Sur le plan littéraire, des écrivains comme Jacques Roumain (qui a écrit Les Gouverneurs de la rosée), Jacques Stephen Alexis ou René Depestre se sont abondamment servi du vodou dans leurs oeuvres. Le vodou structure, jusqu'à un certain point, la mentalité haïtienne. Il lui sert en tout cas de point de départ pour commencer à comprendre le monde.

 

La peinture naïve haïtienne représente le pays rêvé pas le pays réel. p 88


Le roman réserve un chapitre (pp.171 à 173) aux peintres de la communauté Saint-Soleil dont le principal représentant est le peintre Tiga. (Ces peintres cherchent à capter cette imperceptible présence, cette incarnation qui, dans la religion vodou, transforme, pour un instant, le croyant en le réceptacle d'un esprit vodou. Des personnages entourés d'animaux en sont le plus souvent les sujets. Mais ces êtres, nullement réalistes, frôlent le surnaturel: leur expression faciale est invariable, et leurs têtes ou leurs bras multiples et démesurés ondulent, rampent. C'est que Dambala, le loa-serpent, ou sa femme Aïda-Wèdo, ne sont pas loin.).

 

3- La troisième posture est « le culte des morts ».

 

Le narrateur-auteur est venu entourer son père. P 292. Il arrive sans le corps, mais avec l'esprit de son père. En Haïti, la filiation est très importante. L’esclave n’avait ni ascendant ni descendant: lui, le narrateur de qui est-il le fils ? Comment peut-il se dire fils s’il n’a pas de père ? En Haïti, c’est la stature du père qui fait le prestige de sa lignée.
En donnant une sépulture à son père, le narrateur arrache son père au néant, et en même temps, il s'inscrit dans une lignée et s'institue comme fils.


Mais il lui reste à affronter le monstre qui fait peur à tous les Haïtiens: la mer, cette voie par laquelle les ancêtres des Haïtiens sont arrivés sur le sol d'Haïti. P 295. Il part à la découverte de visages des premiers habitants d’Haïti: les amérindiens Taïnos. p. 298 et 299. Nous voilà revenus à notre point de départ :


Si on revint à notre point de départ
cela voudra-t-il dire
que le voyage est terminé? p 238.

 

 

III- la structure du texte

 

Le roman nous a fait traverser le réel chaotique haïtien. Quand vous circulez, on est comme le narrateur « intoxiqué par l’explosion des odeurs et des saveurs tropicales. P 82. On éprouve une intense sensation de trop plein (dans un sens et dans l'autre) qui déborde de partout. Le regard passe sans cesse d'un aspect de la réalité à un autre. C'est un vrai kaléidoscope à vous donner le tournis. Tous les sens sont sollicités en même temps, au point de ne pas savoir où donner de la tête.


On éprouve sans répit des sensations intenses opposées : les rires des uns télescopent la douleur des autres. La violence et la générosité. P 227. Le regard absorbe en même temps la beauté et la laideur. Toutes les dimensions du réel s'interpénètrent ou s'interpellent p 91 et p 129.

 

Pour saisir tous les aspects de ce réel chaotique, sans casser la dynamique des différents plans qui se superposent, le roman a recours à la structure spirale qui crée une harmonique entre récit, poésie et peinture. Par exemple, la narration de l'épreuve de sa reconnaissance par le le marchand de journaux comporte deux niveaux de compréhension. Le récit ou la diègèse rapporte la scène et la poésie donne le ressenti du narrateur: p 157 et 158.

Ce banal incident
me fait boiter
comme si j'avais
un caillou dans le coeur.

 

Autre exemple, la charge contre les riches (p.126) ou celle contre les humanitaires. (p132).
Autre exemple, la charge contre les journalistes p 156-157.
Autre exemple, le long récit de la rencontre du narrateur avec le romancier Gary Victor avec lequel il discute à propos de ce qui pourrait constituer la thématique du roman haïtien. 139-140-141-142. La poésie ramène au « je » du discours, comme dirait Emile Benveniste. Suit un récit d'un bon plat apprécié par les gens du peuple que déguste le narrateur.
Autre exemple, le récit décrit la stupeur ou le désappointement du narrateur-auteur à la vue de l'enlisement des gens dans un environnement urbain crasseux. Le texte poétique nous fait entrer dans le regard intime du narrateur-expatrié qui a tendance à porter sur un regard d'expatrié. 181.

 

En Haïti, le merveilleux et le réel sont intriqués. Le narrateur découvre son ignorance du milieu rural et de ses codes. Rien n'y est simple à voir et à comprendre. Quand on entre dans l'univers vodou, on change tout à fait de codes socio-cognitifs. Le narrateur-auteur a participé en tant qu'acteur à une cérémonie vodou sans le savoir. p263. Il pensait avoir partagé le repas de fête d'un paysan. C'est le chauffeur qui connaît bien les codes socio-cognitifs de la religion vodou qui lui en a décodé les signes. Ce dernier se révèle plus compétent que lui et remplit la fonction d’adjuvant dans la narration.


Le narrateur s'est trouvé de nouveau défaillant dans son aptitude à lire les signes autour de lui. En tant que narrateur, il est supplanté par un acteur du milieu paysan qui lui révèle qui il est en réalité. P 291. Seuls les initiés détiennent les clés de lecture et de compréhension de cet univers secret.


En conclusion, je voudrais relever 3 éléments:

 

1- l’écrivain et le poète haïtien ont commencé par se tenir debout pour produire son « je » devant l'autre, l’européen à qui il se met à parler d’égal à égal, en assimilant sa langue et sa culture aux fins de lui ressembler; mais l'autre le rejette et le stigmatise dans sa peau et dans son passé.


2- la situation de diglossie littéraire et culturelle d'Haïti: Ce concept, inventé par Ferguson, me permet de décrire la situation de la société haïtienne où il y a deux langues d'usage, mais le français occupe une position hiérarchiquement supérieure par rapport à la langue et la culture créole.


Le réalisme merveilleux et le spiralisme visent à ce que les deux langues s'interpénètrent pour construire un nouveau sens bâti sur l'usage des deux langues, des deux sémantiques et des deux cultures qui doivent cohabiter dans l'écriture d'un écrivain.
Le cri de la littérature haïtienne doit se tourner vers l'intérieur: Mais elle touche à une de ses limites, puisque elle a du mal à toucher ceux qu'elle cherche à représenter.
Elle explore les voies de l'instabilité géographique, car l'intellectuel haïtien appartient à une terre qu'il devient de plus en plus difficile d'habiter.

 

3- L'émigration constitue une ouverture salutaire pour les Haïtiens. Ils pourront se sentir enfin libres, libres de partir et revenir au pays avec le sentiment d’avoir conjuré le traumatisme originel en choisissant de vivre librement sur le sol d’Haïti.


Merci