Lutter contre le « chacun pour soi » : une démarche individuelle et collective

 

Ce 25 mars 2010, l’ACi, grâce à l’initiative de sa commission migrations, et dans le cadre des Assises de l’Interculturalité, a invité Olivier Servais. Celui-ci, anthropologue et sociologue, professeur à l’UCL, a dressé un état des lieux des diverses transformations de notre société belge, ainsi que des questions que posent ces transformations, et des nouveaux modèles émergents.

 

Voici un condensé de son exposé.

 

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Je partirai de trois thématiques qui se dégagent des comptes rendus de vos réunions d’équipes (il s’agit d’un résumé de ce qui est ressorti des réunions des équipes ACi, membres de la base, qui ont réfléchi ensemble à ces questions liées au Vivre ensemble):
- La question de la multiculturalité au sens large (accommodements raisonnables)
- La question de l’Islam
- La volonté d’aller de l’avant - de proposer des pistes concrètes

 

Ces rapports démontrent aussi que l’on est dans une société fragilisée, à cause d’une séparation progressive mais de plus en plus spécialisée des corps sociaux (les spécialistes de la migration, par exemple, ont souvent du mal à la replacer dans un contexte plus global). Or il est indispensable de penser globalement, d’avoir une vue d’ensemble, pour vivre ensemble.
Des grilles de lecture deviennent nécessaires pour comprendre ce qui se joue quand on parle d’extrême droite, quand on parle de l’Islam…

En Belgique, le « vivre ensemble » est particulièrement complexe. La société belge fait face à divers changements d’état d’esprit, qu’il faut percevoir, pour reconstruire ensuite des pistes pour un vivre ensemble. En étant trop focalisé sur son milieu de vie, on ne perçoit pas l’ensemble de ce qui se joue.


I. État des lieux des questions migratoires

 

1. La Belgique a toujours été une terre de migrations

 

La migration fait partie de notre identité, ne pose pas problème en Belgique. Il y a eu, au 19ème siècle, les migrations internes, des Flamands vers la Wallonie ; ensuite, les Italiens, puis, au 20ème siècle, les Marocains et les Turcs.
Aujourd’hui, au 21ème siècle, on assiste à une explosion des diasporas. Celles-ci ont toujours existé et nos pays ne sont pas les plus touchés par ces vagues migratoires, qui touchent la totalité des continents. La forteresse Europe assiégée n’est pas une réalité unique, telle que le montrent les médias. Ce phénomène s’amplifie sur toute la planète.


Il y a un effet de loupe des médias qui tentent de nous donner l’impression d’un phénomène migratoire massif, d’une invasion migratoire.
Les autochtones sont devenus minoritaires, mais en réalité ils n’ont jamais existé. C’est un mythe qu’on nous a construit pour que l’on vive ensemble.
Or, aujourd’hui, les identités réémergent. On voit de l’étranger partout.

 

2. Cette ouverture à tous les niveaux provoque une crise identitaire

 

Les discours mythiques (nos ancêtres les gaulois) ne tiennent plus. Avec l’accélération du brassage, il faut reconstruire un nouveau vivre ensemble.
Derrière la question « qui suis-je aujourd’hui ? », se tapit une crise identitaire.
Pour les jeunes, la représentation mentale des frontières n’existe plus (puisque les frontières n’existent quasi plus en Europe). On assiste donc à un phénomène que l’on peut qualifier de « glocalisation » ; il s’agit d’une contraction de deux expressions :
- L’hyper localisme (ma ville) : mon identité se forge à partir du lieu où je vis.
- Et le globalisme : je suis citoyen du monde (c’est particulièrement le cas pour la génération Internet, qui communique avec la planète entière).
Les cartes de la construction de l’identité de nos contemporains sont donc rebattues. Ceux qui ont été identitairement construits dans un monde que nous quittons progressivement perdent leurs repères, et ceux qui émergent dans une nouvelle manière de faire identité (les jeunes particulièrement) ne se retrouvent pas dans les repères que l’on a posés avant eux. Il y a donc risque de collision !

 

II. La réalité aujourd’hui, au-delà des questions migratoires

 

Les changements globaux qui touchent nos sociétés provoquent une série de malentendus. Et notamment celui-ci : généralement, on a tendance à ne voir que la fracture verticale, qui existe entre les « étrangers » et nous. Or, des études sociologiques poussées démontrent que toutes les couches de la population, toutes les nationalités, toutes les convictions sont soumises à un autre type de fracture, horizontale, transversale. C’est donc ensemble, et non l’un contre l’autre que nous devons relever les défis posés par cette fracture. Nous sommes confrontés aux mêmes difficultés, à une même réalité.


Cette fracture se décline en cinq points :

 

1. Les grandes transformations de la société

 

Il y a deux ans, les statistiques on montré que l’on a basculé d’un monde majoritairement rural vers un monde majoritairement urbain. Ce sont deux manières radicalement différentes de construire son identité. La Belgique, jusque dans les années 80, a toujours été une terre majoritairement rurale (même en ville, l’organisation en quartiers prouvait que l’on était dans une logique rurale). La logique urbaine, c’est autre chose (notamment le fait que l’on ne connaît pas son voisin).
Ce basculement a commencé à partir de Bruxelles et d’Anvers, les deux villes cosmopolites de Belgique.

 

2. Passage d’un espace territorial (stabilité) à un espace kinétique (mobilité)

 

Autrefois, les territoires étaient assez clairement définis : la Place du Peuple accueillait le café fréquenté par les militants socialistes, tandis que le café paroissial se trouvait sur la Place de l’église ! Le respect des logiques de chaque territoire était important. Aujourd’hui, la logique territoriale, représentée par la stabilité, est remplacée par la logique kinétique, gage de mobilité. Certains sont des passeurs d’une logique à l’autre : quand Gabriel Ringlet publie l’Évangile d’un libre-penseur, il mélange les territoires, crée débat et contribue à ce basculement.

 

3. Basculement par rapport au temps

 

Le mouvement est devenu la référence. Avant on passait toute sa vie dans une même profession, maintenant c’est l’inverse. Le mouvement est même valorisé. Il y a primauté de la temporalité de l’instant ; l’instant prime sur le temps.


4. Transformation du comportement des individus

 

Les relations (mes proches, mes potes, mes copains…) priment sur l’institution (l’école, la famille…), tous ces lieux qui étaient des lieux stables, liés au territoire. La relation a comme avantage d’être kinétique, mobile. Cette relation est plus mobile.
Autrefois, le lieu définissait les gens avec qui j’étais. Quand j’étais au syndicat (FGTB, CSC), j’étais avec des gens qui pensaient comme moi. L’intérêt de l’institution primait sur l’intérêt des individus. Aujourd’hui c’est l’affinité personnelle qui définit avec qui je suis. Évidemment, c’est lié à la montée en puissance de l’individualisme.

 

5. Conséquences directes

 

Avant, le territoire homogénéisait. Les migrants qui arrivaient chez nous, on les accueillait ; l’idéologie primait sur « qui sont » les individus ; la logique de la relation, de la proximité, du localisme, construit une méfiance de l’autre beaucoup plus grande. Cela aussi contribue largement à construire des frontières et des barrières entre les individus.

Quand la relation prime sur le territoire ou la hiérarchie, chaque individu fait ce qu’il pense. Dans le monde politique, cette logique peut être dangereuse : elle a pour conséquence le clientélisme (c’est de sa capacité à construire des tas de relations, que va se mesurer le succès d’un homme politique, au détriment de son projet).

Stratégie relationnelle et de nodalité : avant on travaillait pour le collectif, on se battait pour un projet de société. Aujourd’hui, on se positionne comme individu sur un échiquier. Cela entraîne beaucoup de questions.


III. Conséquences sur le terrain du vivre ensemble

 

1. Affairisme : l’individu est en permanence en difficulté de choisir (« je veux tout faire, je veux pouvoir tout faire »).

 

2. Transformation sociologique – relationnelle. Les individus redéfinissent une structure familiale à partir de la proximité relationnelle.

 

3. Désaffiliation institutionnelle et politique. On ne croit plus au collectif institutionnel. Donc on se désinvestit des institutions, et des projets de société globaux.

 

4. Montée en puissance de la tolérance – relativisme. Critique du dogmatisme. Avec des paradoxes comme des conversions à des mouvements beaucoup plus radicaux, car ces conséquences sont très lourdes à porter pour un individu, qui préférera parfois retomber sur des grilles plus faciles à lire.


5. Rejet de la logique d’autorité ; c’est davantage le fait des plus jeunes mais aujourd’hui, on participe tous à ce que cette culture jeune s’impose.

 

6. Montée en puissance des logiques pragmatistes – consuméristes. On est construit par notre manière de consommer. En consommant, on construit des valeurs, une manière d’être au monde et il est très difficile d’en sortir. Et en tout cas il est très difficile de ne pas y entrer, au moins un moment.

 

7. Émergence d’un souci de sens. Quand tout se fragmente, la question du sens redevient fondamentale, mais avec un paradoxe, c’est que les institutions qui étaient censées apporter des réponses -l’école, les lieux de convictions- ne sont plus considérés comme légitimes.

 

8. Réponses positives apportées à tout cela :
Trois lieux sont considérés comme légitimes pour apporter des réponses :
a. L’expérience : avant on faisait confiance aux experts (théologiens, philosophes, profs,…), maintenant, on fait confiance dans sa capacité d’expérimenter les choses.
b. Les maîtres à penser sont devenus des maîtres à expérimenter. Ce sont des gens qui ont passé toute leur vie à construire quelque chose de cohérent.
c. Plausibilité : la raison reste un recours légitime.

 

9. Besoin de repères : comme la structure sociale perd en lisibilité, on cherche des endroits où les choses sont lisibles. Ce peut être des mouvements plus radicaux !

 

10. En plus de tout cela, on arrive à une fracture sociologique : vu la complexité des choses, les strates populaires, les moins formées décrochent de plus en plus vite. Il y a une forme d’involution : on court à l’envers. Certains (re)deviennent traditionalistes (« ça au moins, on savait ce que c’était »). Même chez les jeunes on assiste à cette involution. Ce n’est pas tant le besoin d’extrémisme que le besoin de clarté qui pousse certains vers ce traditionalisme.


IV. Cela entraîne cinq changements d’esprit centraux :

 

1. Fracture de l’identité : qui sommes-nous dans ce monde là ? Les piliers traditionnels n’existent plus. De nouveaux piliers sont apparus (extrême droite, verts, musulmans,…). Alors on dit, principalement à propos des musulmans : attention, danger, communautarisme ! Or le communautarisme en Belgique a toujours existé (Flandre – Wallonie – Bruxelles ; libéraux – socialistes -; laïques – catholiques…). Le danger est plus d’avoir des mondes qui revendiquent une totale autonomie. Cela pose questions.


2. Clivage des valeurs, lié à l’hyperurbanisation.


3. Mutation de l’engagement, surtout chez les jeunes : cela ne veut pas dire que les jeunes ne s’engagent pas, mais ils s’engagent autrement. On s’engage de plus en plus auprès des ses proches. Moins dans des grandes structures. Avant on était tous des militants lourds, avec la volonté de transformer la société. Ce modèle est terminé : aujourd’hui il s’agit de militants souples, qui adhèrent ponctuellement, mais pas globalement.


4. Désir de transmission, principalement chez les gens qui ont des enfants. Les questions du sens, de quelles valeurs transmettre, explosent, dans tous les milieux. Qui assure cette transmission ? Les parents, les grands-parents, les proches. Où a-t-elle lieu ? Soit dans des lieux de proximité ou grâce à des expériences exotiques (voyage initiatique). A quelle fréquence ? Il y a crise de la régularité (aller quelque part toutes les semaines ne fonctionne plus), et l’importance est accordée à des moments forts (on est dans la société des festivals).


5. Cette fragmentation débouche sur un foisonnement de l’organisation collective.


V. Quelle est la capacité à se transformer pour les structures traditionnelles ?

 

1. Trois modèles alternatifs :

 

- Modèle charisme : on est fan d’une personne ouverte, engagée, charismatique qui a une parole. La transmission se fait par la parole du leader. On se trouve en s’identifiant à quelqu’un.
Question : quel est le lien avec la société dans sa totalité ? Un seul homme qui nous guide, cela ne va pas car nous sommes tous différents. Il n’y a pas de réponse à cela aujourd’hui.

 

- Modèle communautaire : dans ce modèle on recherche l’expérience collective. Je suis « les ACi », je suis « les Scouts ». On a le sentiment d’appartenir au groupe, on vit des choses ensemble. Question : quelle est la place pour les individualités ?

 

- Modèle réseau : accentué par les nouvelles technologies. Sujet : rencontre et échange. Ce qui est recherché, c’est un pluralisme sans tabou. La transmission se passe dans le dynamisme du débat ; la question de société à laquelle répond ce genre de modèle, est celle de la crise des institutions, des autorités.


Question : comment dépasser le court terme ?

 

2. Points communs entre ces différents modèles

 

- Liberté de choix personnels,
- Diversité des motivations,
- Quête identitaire selon des modalités différentes,
- Flexibilité des engagements et des appartenances.

 

Faut-il choisir un modèle ou s’assurer de leur coexistence dynamique ? Il est préférable de privilégier la deuxième voie.

 

Conclusion

 

Se rendre compte de la complexité des choses, et disposer de clefs de lecture, voilà la première étape du vivre ensemble !
Chacune de nos craintes peut être analysée finement à partir de ces différents éléments ; c’est un fameux enjeu (notamment des médias), que de rendre ces changements lisibles par tous.

 

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Cette analyse sociologique très poussée, menée par Olivier Servais, nous fait accomplir un bond en avant dans une meilleure compréhension des changements de notre société, liés à la problématique du Vivre ensemble. Il nous reste à trouver des pistes, à creuser, affiner notre réflexion, à agir dans le sens d’une amélioration de cette société mouvante. Amélioration que nous pouvons apporter à ceux qui nous entourent, qu’ils soient Belges ou non, catholiques ou non, jeunes ou non, démunis ou non… Nos réunions d’équipes nous ont fait progresser dans le « voir » ; cette conférence nous engage dans une meilleure « analyse » ; il nous reste à « agir », c’est-à-dire à « lutter contre le chacun pour soi, dans une démarche individuelle et collective ».

 

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L'Eglise catholique à reculons ? (article paru dans la Libre Belgique du 17 février 2009)

En ce 21 janvier 2009, le pape Benoît XVI a levé l'excommunication qui frappait les quatre évêques intégristes consacrés en 1988 par Mgr Marcel Lefebvre. Au-delà du scandale des propos négationnistes tenus par Mgr Williamson, un des évêques bénéficiaires de cette mesure, l'événement paraît, hélas, significatif. Les affinités des disciples de Mgr Lefebvre avec l'extrême droite et en particulier avec le Front National de Jean-Marie Le Pen sont bien connues. Certes il ne s'agit pas - ou plutôt pas encore - de leur pleine réintégration, comme l'a dit par erreur une partie de la presse, mais tel est bien le but ouvertement poursuivi par Rome.

Pour comprendre le sens de l'événement, il faut remonter à l'époque de Vatican II. En décembre 1965, le Concile s'achevait dans l'euphorie. Enfin, l'Eglise catholique romaine renouait le contact avec le monde moderne et semblait lui tendre la main. Des textes votés à une quasi-unanimité des évêques appelaient à une réforme de la liturgie, à un regard neuf sur l'Eglise (considérée d'abord comme un peuple dont tous les membres ont une égale dignité, avant de parler d'une hiérarchie), ainsi qu'au respect de la liberté religieuse et à l'œcuménisme. Certes, une minorité d'évêques avaient obtenu que les textes contiennent aussi des références à la vision traditionnelle, et une minorité plus petite encore dont une des figures de proue était Mgr Lefebvre, avaient rejeté ce compromis, qu'ils voyaient comme une trahison de " l'Eglise de toujours ". C'étaient les adversaires les plus intransigeants de la dynamique conciliaire. En grande majorité, cependant, les évêques avaient choisi sans équivoque une perspective d'ouverture, qui aurait dû se traduire par une réforme profonde des institutions et des mentalités.

Tous ceux qui s'étaient réjoui de ce nouveau climat allaient vite déchanter. Les réformes annoncées, contrecarrées par quelques poids lourds de la Curie romaine, furent lentes et restaient très en deçà de l'élan initial. Il y eut dans le catholicisme ce qu'il faut bien appeler une grande " pagaille ", puis, dès 1968, le coup d'arrêt symbolisé par l'encyclique Humanae Vitae. Paul VI, le grand artisan du Concile, avait pris peur. Depuis ce moment, la ligne officielle de Rome a toujours été qu'il fallait appliquer Vatican II, mais sans aller au-delà et en l'interprétant à la lumière des conciles précédents (Trente et Vatican I, en particulier), ce qui revient à privilégier en fait l'apport de la minorité traditionaliste.

Les mesures de contrôle et de " recentrage " autoritaire ont été nombreuses. Nous pouvons mentionner, parmi d'autres :

- La nomination d'évêques réputés conservateurs à une série de postes stratégiques. Ainsi, la nomination de Mgr Gijsen à Roermond en 1972, puis d'autres évêques de la même tendance, pour mettre au pas le catholicisme hollandais en pleine effervescence. Cette politique de nominations se poursuit encore aujourd'hui, un peu partout dans le monde.

- La lutte contre la théologie latino-américaine de la libération et, plus récemment, contre les théologiens jugés " relativistes ". Par ailleurs, la notion jusque là très restrictive de l'infaillibilité pontificale est en pratique étendue à toute doctrine tenue pour " définitive " .

- Les positions intransigeantes répétées sans cesse en matière de bioéthique (contraception, avortement, euthanasie, etc.).

- La promotion de l'Opus Dei (avec son statut privilégié de " prélature personnelle " et la canonisation ultra-rapide de son fondateur don J. Escriva de Balaguer, 2002), puis des Légionnaires du Christ, encore plus combatifs ; plus largement, l'appui donné aux mouvements néo-conservateurs.

- La déclaration Dominus Iesus de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (2000), qui refuse le titre d'" Église " aux communautés protestantes et anglicanes. Cette position, qui porte un rude coup à l'œcuménisme, est réaffirmée dans deux documents datés de 2007, dont un identifie tout simplement l'Eglise du Christ avec l'Eglise catholique romaine.

- Le regard noir posé sur la société sécularisée, régulièrement qualifiée de " relativiste ", " subjectiviste ", " individualiste ", " syncrétiste " ou imprégnée d'une " culture de mort ". Comme si elle ne portait pas aussi des valeurs issues de l'Evangile !

- Les gages donnés aux adversaires de la réforme liturgique, de l'autorisation sous condition de la messe de Pie V (1984) à son rétablissement comme une des formes de la liturgie catholique (2007), en passant par divers rappels à l'ordre.

La levée de l'excommunication des quatre évêques s'inscrit dans la même logique. Elle n'est pas un acte isolé. Une dépêche de l'agence Cathobel du 3 février 2009 rapporte que, d'après un journal australien, un groupe de 500.000 traditionalistes anglicans pourrait être bientôt intégré dans l'Eglise catholique. Ils avaient rompu avec leur propre Eglise en 1991, quand celle-ci a commencé à conférer l'ordination à des femmes. Le groupe bénéficierait, comme l'Opus Dei, du statut de " Prélature personnelle ".

Les ouvertures de Vatican II étaient inspirées par les récits de l'Evangile, et elles avaient suscité une grande espérance. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Si peu ! Le style que les bureaux romains donnent au catholicisme en fait un repoussoir pour la plupart de nos contemporains. L'Eglise, qui se proclame " experte en humanité ", leur apparaît vieille, intolérante, enfermée dans ses préjugés, incapable d'écouter les détresses et les aspirations spirituelles des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Cela explique en partie pourquoi les églises se vident.

La décision du Pape est motivée par la miséricorde envers des personnes qui souffrent. Nous croyons, en effet, que la compassion doit passer avant la rigidité du droit : tel est bien l'esprit de l'Evangile. Ce principe ne devrait-il pas être appliqué à d'autres groupes de catholiques qui souffrent, et qui n'ont pas choisi délibérément, eux, la rupture ? Nous songeons aux millions de personnes divorcées remariées, qui sont privées des sacrements. Nous songeons aussi à tous les prêtres qui ont dû renoncer à leur ministère parce qu'ils vivaient une relation amoureuse, ainsi qu'à leurs compagnes. Nous songeons encore à tant de personnes homosexuelles qui ont le sentiment que leur Eglise les condamne. Oui à la miséricorde, mais sans la réserver aux intégristes !

Notre association (ACi, Agir en Chrétiens informés), qui compte une centaine d'équipes en Belgique francophone, milite pour une réconciliation entre l'Eglise catholique et la société. Elle demande que soit entendu le cri de tous ceux qui se sentent rejetés par leur Eglise.

 

Isabelle Losseau (présidente), Bernard Hubien (secrétaire général),

Jacques Vermeylen (aumônier)

 

 

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Le christianisme est un humanisme
(article paru dans la Libre Belgique du 11 octobre 2005)

« L’humain est la mesure et le but de toute chose » : cette conviction, commune aux diverses formes de l’humanisme tel qu’il s’exprime dans notre culture depuis la Renaissance, est battue en brèche par nombre de chrétiens. À les entendre, l’humanisme exprime une prétention insupportable : l’homme se mettrait à la place de Dieu, seul digne d’adoration ! Les droits de l’être humain passeraient-ils donc avant ceux de Dieu ? Dans cette ligne de pensée, humanisme et christianisme sont antagonistes. Une certaine laïcité tient d’ailleurs le même discours : la foi chrétienne serait, par nature, anti-humaniste.

Catholiques et protestants engagés dans la vie de nos Églises, notre conviction est différente. Par-delà des siècles de polémiques, nous croyons qu’il est urgent de revenir aux fondements de la Tradition chrétienne et d’y reconnaître sa nature authentiquement humaniste. Depuis Jésus de Nazareth, en effet, il est clair que la cause de l’Homme et celle de Dieu sont indissociables. Les évangiles disent la pratique quotidienne de Jésus : ému par la détresse d’autrui, il guérit les malades, remet debout ceux qui n’en peuvent plus, fait rentrer les exclus dans le cercle de la société. Sans trier ceux qui seraient dignes et ceux qui ne le seraient pas, sans commencer par poser des conditions ni donner des leçons. Tous reçoivent la même attention, le même accueil, la même parole vraie. Être humain parmi et avec les humains : voilà la pratique essentielle de Jésus, et c’est de cette manière là qu’il commence à donner corps à ce qu’il appelle le « Règne de Dieu ». En vue de cette tâche immense, il a rassemblé une petite équipe, d’où naîtra l’Église. À lire les évangiles, Jésus apparaît comme un grand humaniste et réalise enfin ce que le livre de la Genèse assignait déjà comme mission à l’humanité : être image ressemblante de Dieu. Ce Jésus-là, les chrétiens le proclament « Fils de Dieu », « vrai Dieu et vrai homme ».

L’humain nous dépasse. « Plus est en l’homme », disait Emmanuel Mounier. Ne croyons pas trop vite en avoir percé le mystère ! L’humain n’est pas un absolu replié sur lui-même. Il ne se réduit pas à l’individu isolé, et il appelle au respect de la nature. D’une certaine manière, l’humain doit encore être inventé pour atteindre sa pleine dimension. Nous croyons en une humanité relationnelle enracinée et ouverte à plus qu’elle-même. Dans une formule audacieuse, les Pères de l’Église disaient même que l’être humain est appelé à la divinisation !

Nous ne voulons pas opposer, mais associer Dieu et l’humain. Le mythe de Prométhée, qui doit voler aux dieux le feu pour que les humains en bénéficient, se trouve aux antipodes de la foi chrétienne. La lecture des Écritures et l’exemple de grands témoins de la foi chrétienne nous font dire, au contraire, que :

1. Aux yeux de Dieu, l’humain est sacré. Il le dote de liberté. Il lui donne la responsabilité du monde.
Il le destine au bonheur et l’appelle à être sa propre image. Jésus et tous les prophètes le proclament haut et fort : toucher à l’homme, c’est toucher à Dieu. Chaque fois que nous donnons valeur absolue à ce qui n’est pas l’humain mais une de ses créations ou de ses fonctions (l’argent, le pouvoir, le sexe, la nation…), pour faire de lui un objet à utiliser, nous portons atteinte à la dignité humaine et à Dieu.

2. Aux yeux de Dieu, tout être humain est sacré. Si les capacités personnelles et les dons de l’Esprit sont divers, nul ne peut s’arroger une place supérieure aux autres. Aucune personne. Aucun groupe. Toute forme de racisme ou de sexisme, toute discrimination ou toute forme d’esclavage porte atteinte à la dignité humaine et à Dieu.

3. Aux yeux de Dieu, tout l’être humain est sacré. Son corps, son intelligence, sa liberté de conscience, sa capacité de relation. Celui qui humilie, ridiculise ou infantilise autrui porte atteinte à la dignité humaine et à Dieu. Il en va de même pour celui qui tue, mutile ou torture, physiquement ou mentalement. Et pour celui qui refuse à autrui ses droits élémentaires : manger à sa faim, avoir un toit, vivre en sécurité, recevoir des soins en cas de maladie ou d’accident,
disposer librement de soi-même, prendre part aux décisions communes, être respecté inconditionnellement…

Cette vision est aussi un programme d’action, qui ne dispense jamais de réfléchir. Car il n’en va pas des grands principes, mais de l’humain en chair et en os, dans sa situation concrète. Dans la société en général et dans les Églises chrétiennes en particulier, mobilisés par l’urgence, des personnes et des groupes s’y engagent, d’une manière souvent admirable. Pourtant l’inhumain est partout, et il reste tant à faire !

Les traditions humanistes sont diverses, et le christianisme ne peut en revendiquer le monopole. L’histoire et la réalité actuelle des Églises obligent d’ailleurs à la modestie. À l’heure d’une mondialisation placée sous le signe de l’ultra-libéralisme, alors que bien des solidarités sont menacées, l’avenir de l’humain est en jeu, plus que jamais. La misère frappe des milliards de personnes, et les fondamentalismes se révèlent capables du pire. En même temps, l’Europe se sécularise, et une tentation menace les Églises : susciter un front commun des religions contre la libre pensée et l’esprit de la modernité. Ce serait une erreur tragique ! Avec d’autres humanistes, et notamment ceux qui se réclament de la laïcité, les chrétiens ont une cause commune, plus essentielle que tout ce qui peut les diviser : construire un monde plus humain pour tous.

L’équipe d’animation spirituelle de l’ACI (Agir en Chrétiens Informés) en Belgique : Jean-François Blerot, Marie-Annette et Pierre Brisbois, Bruno Delavie, Myriam Désirant, Mimi Gilon, Ghislaine Van Halewijn, Jacques Vermeylen.