LE CHRISTIANISME N’EXISTE PAS ENCORE conférence de Dominique COLLIN

LE CHRISTIANISME N’EXISTE PAS ENCORE

Dominique COLLIN

(Compte-rendu non relu par le conférencier)

Le titre de la conférence, éponyme du dernier livre[1] de Dominique Collin, est emprunté à Sören Kierkegaard (XIXème siècle) qui avait noté à plusieurs reprises que « le christianisme du Nouveau Testament n’existe absolument pas ». Par ces mots, l’auteur exprime la nécessité d’avoir un regard fixé sur l’avenir du christianisme et non sur un rétroviseur exprimant les regrets et la nostalgie des signes d’un âge d’or idéalisé (processions, églises remplies, cathédrales etc…). La Foi nous fait aller en avant, à l’écoute de la vie : c’est à l’écoute de la vie que se trouve son secret, qui est l’écoute in-ouïe (non entendue) de l’Evangile.

En Europe, en 2019, nous sommes au stade terminal d’une forme de réalisation historique, culturelle et sociale de la chrétienté. C’en est fini d’appliquer le mot « chrétien » aux écoles, aux partis politiques, aux mouvements de jeunesse, d’éducation permanente… : la « chrétienté » est derrière nous. Mais une étoile morte fait encore de la lumière pendant des années de sorte que vestiges et ruines vont perdurer d’autant plus qu’un certain nombre de chrétiens cherchent à les restaurer, mais c’est peine perdue.

Ce modèle de chrétienté, dans lequel nous avons été élevés, est un modèle plus que millénaire ! Quand ce modèle a-t-il commencé à s’effondrer chez nous ? Dans son livre[2], « Comment avons-nous cessé d’être chrétien », Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Est Créteil, constate : Le recul du catholicisme en France depuis les années 1960 est un des faits les plus marquants et pourtant les moins expliqués de notre histoire contemporaine. S’il reste la première religion des Français, le changement est spectaculaire : au milieu des années 1960, 94 % de la génération en France étaient baptisés et 25% allaient à la messe tous les dimanches ; de nos jours, la pratique dominicale tourne autour de 2% et les baptisés avant l’âge de 7 ans ne sont plus que 30%. Comment a-t-on pu en arriver là ? Au seuil des années 1960 encore, le chanoine Boulard, qui était dans l’Église le grand spécialiste de ces questions, avait conclu à la stabilité globale des taux dans la longue durée. Or, au moment même où prévalaient ces conclusions rassurantes et où s’achevait cette vaste entreprise de modernisation de la religion que fut le concile Vatican II (1962-1965), il a commencé à voir remonter des diocèses, avec une insistance croissante, la rumeur inquiétante du plongeon des courbes. Les églises ne voient plus les jeunes les fréquenter et on peut dire, en effet, que Vatican II a eu un rôle déclencheur. Si ce phénomène ne s’était jamais produit antérieurement, c’est parce que la transmission se faisant de manière naturelle, avec le lait maternel : on naissait chrétien ! En régime de chrétienté, tout le monde est chrétien. Or, si tout le monde est chrétien, dit Kierkegaard, plus personne ne l’est, parce qu’il n’y a pas d’adhésion personnelle réfléchie et par conséquent il n’y a plus de foi, plus de « métanoïa », plus de volonté, plus de désir, plus de liberté…Les deux dernières guerres mondiales, qui sont des guerres entre civilisations chrétiennes, ont aussi été déterminantes dans la fin de la chrétienté. Les allemands étaient issus d’une civilisation chrétienne. Dans les camps de concentration, la majorité des victimes étaient juives, la majorité des bourreaux étaient chrétiens : si la chrétienté en arrive à faire que l’homme est un monstre pour l’homme, la culture chrétienne paraît alors comme une coquille vide. Quand on y réfléchit, il est difficile de survivre avec une coquille vide. Que voulons-nous transmettre : une coquille vide ou une écoute de l’Evangile, une conviction, une manière d’être ?

Que peut-on faire avec une chrétienté morte ? On colmate les brèches ou on invente un christianisme qui ne serait pas de chrétienté ? Toutes les problématiques actuelles de l’Eglise, les difficultés de la pastorale, les déviances, dont la pédophilie, etc. sont des problématiques de chrétienté ; elles viennent de sa matrice de pouvoir étrangère à l’Evangile. Le clergé est en train de mourir ; l’homogénéité sociale, culturelle, organisationnelle de cette chrétienté est belle et bien terminée. Que chacun regarde dans son milieu familial, professionnel, social ou politique, on ne se dit plus chrétien ; le pack chrétien homogène de la naissance à la mort – école, mouvements de jeunesse, université, travail, syndicat, hôpital… soit tout ce qui faisait le pilier chrétien – est terminé.  Une chrétienté finissante appauvrit son langage. Dans son livre « Le Messie crucifié », Maurice Bellet invente le mot dogmadiscipline qui correspond à cette réduction du langage chrétien à n’être plus qu’un langage des croyances que vous êtes supposés croire sans les mettre en doute, parce que le magistère vous dit d’y croire ; il s’agit de dogmes tout à fait détachés des enjeux décisifs de la réalité de la vie. Prenons l’exemple de la transsubstantiation : qu’est-ce qu’elle change dans notre rapport à la vie ? Mêmes les chrétiens qui restent, si nous en sommes, sommes-nous sûrs de croire à ce que nous sommes censés croire ? Montaigne disait déjà des croyants que les uns font accroire aux autres qu’ils croient ce qu’ils ne croient pas. Les autres se font accroire à eux-mêmes qu’ils croient. Les uns et les autres ne sachant pas pénétrer ce que signifie croire !

Dominique Collin a utilisé le « pistomètre » [3]  que Kierkegaard aurait aimé inventer, « outil » qui mesure le taux de foi, avec les étudiants qu’il retrouve régulièrement à Liège. Il a fait cet exercice avec le credo (symbole des apôtres), en reprenant chaque phrase séparément sous forme d’interrogation « Croyez-vous à… ? » et a invité les étudiants à coter ces éléments par ordre d’importance. Le résultat révèle un état flagrant « d’hypopistie » (manque de foi) et, étonnamment, la phrase qui est la plus retenue est « je crois en l’Eglise … » ! Cela s’explique par le fait que la seule image de l’Eglise que les étudiants ont est celle de leurs rencontres avec les dominicains à Liège ! Sinon, on ne voit plus de prêtres ; le synode des jeunes, aucuns jeunes n’en parlent, ils ne se sentent pas concernés ; ils ne savent pas ce qu’est un évêque ni ce qu’est un synode. La réalité est là !

Ce qui s’effondre aussi, c’est l’aspect disciplinaire et c’est heureux. La morale de chrétienté était une morale d’interdits plutôt qu’une morale d’émergence et de promotion. En outre, quand on est plongé dans l’homogénéité de la chrétienté qui devient une sorte de vernis social et culturel, où être chrétien est une coquille vide, où la seule parole est une parole dogmatique et disciplinaire, la Parole chrétienne entre dans l’insignifiance, même si elle a encore une signification. Il faut faire la différence entre la signifiance (ou significativité) et la signification.

 La signification d’une parole, c’est son sens. Si je vous dis : il fait beau, vous comprendrez qu’aujourd’hui, le temps est beau, mais cette phrase n’éveillera pas en vous quelque chose de particulier, de neuf, car c’est un constat que vous pouvez faire vous-même. En régime de chrétienté, on n’insistait déjà pas beaucoup sur la recherche de signification, on vous donnait la réponse à vos questions et on vous disait d’y croire, sans plus (catéchisme). Croire à quelque chose sans poser de questions, c’est ne pas en chercher le sens !

La signifiance ou significativité, c’est le sens que la parole prend pour celui qui la reçoit. Exemple concret : dire « je t’aime », tout le monde en comprend la signification. Dire « je t’aime » à quelqu’un qui ne m’aime pas, cela est insignifiant pour lui ou mal entendu. Dire « je t’aime » à quelqu’un qui souhaite partager ces paroles avec moi, cela a du sens pour lui qui reçoit ma parole. (Mais attention : dire trop souvent « je t’aime », presque machinalement, cela peut perdre de sa force, de sa sincérité, donc de sons sens !)

En régime de chrétienté, la parole chrétienne s’est focalisée d’abord sur l’obéissance. Ensuite, depuis Vatican II, elle s’est focalisée sur la signification, mais elle a raté le coche de la significativité. Tous les efforts de renouveau catéchétique, exégétique, biblique, que les chrétiens ont faits et à raison, depuis le concile Vatican II, ont essayé de traduire dans des mots compréhensibles ce qui jusque-là était des mystères de croyances, dont on ne comprenait pas grand-chose. Les moyens de communication n’ont pas abouti parce que les questions de sens qu’on se pose sont liées à la vie de tous les jours : qui suis-je ? qu’est-ce que je fais ? pourquoi est-ce que je me trompe dans ma tentative d’aimer ? pourquoi cela a-t-il abouti à un échec ? qu’est-ce qui m’arrive quand le malheur me frappe moi ou un proche ? etc. », et que les explications de la foi chrétienne n’apportent pas de ressources pour mieux vivre sa vie ; l’insignifiance de la parole est un drame. Jésus, lui, parlait en paraboles, pour qu’on entende, pour que quelqu’un au moins se sente concerné. Depuis Vatican II, les milieux chrétiens progressistes ont davantage travaillé le sens de la signification au détriment de la question de la significativité de l’Evangile. Ces milieux, maintenant vieillissants, parlent entre eux une langue renouvelée mais qui a peu d’écho en dehors de leur groupe parce qu’ils n’entendent pas que l’enjeu, pour un être humain, est un en enjeu de significativité et non de signification.

 

Actuellement, on peut imaginer trois modèles pour tenter de rendre l’Evangile toujours actuel et accessible. Les deux premiers semblent être voués à l’échec même s’ils ont encore un certain succès dans l’Eglise. Le troisième reste à inventer.

  • Premier modèle : on part du constat que la chrétienté est finie, avec ce bémol que tous les chrétiens ne vivent pas leur rapport au christianisme avec la même lucidité et que certains font tout pour reproduire cette chrétienté-là. Ce sont les conservateurs (en France par ex.) : on revient aux célébrations avec enfants de chœurs en dentelles et tout le tralala qui accompagne. La chrétienté est l’apogée de l’incarnation du christianisme historique millénaire – apogée du XIIIème siècle – rêve néo-médiéval – restauration néogothique. Or quand vous faites du néo, vous faites du rétro, et si vous faites du rétro, c’est donc que c’est déjà derrière, c’est fini. Ce modèle a un certain succès aujourd’hui.

Notons que dans les milieux chrétiens, ce sont les milieux progressistes qui ont le plus de mal à comprendre pourquoi il y a ce retour-là. Les milieux progressistes voient dans le concile Vatican II le grand concile de la réforme, le premier concile de la modernisation du christianisme dans sa manière de parler au monde. Or le concile Vatican II est plutôt le dernier concile de la chrétienté !

 

  • Deuxième modèle : le modèle revivaliste. C’est le modèle de nos nouvelles pastorales qui consiste à rechristianiser les gens pour en faire de bons chrétiens par une nouvelle pastorale, une nouvelle communication, dans l’espoir de faire revenir une chrétienté modernisée « tendance ». Or la chrétienté est déjà morte, on n’y reviendra pas : dans ce constat, il y a une mise à mal délibérée de toutes nos pastorales mais il importe de comprendre que l’impensé, c’est-à-dire « ce qui va de soi », sur lequel reposent toutes nos pastorales, repose aussi sur des croyances et des illusions que l’on se crée. Ce modèle revivaliste a de nombreuses tendances.  Les communautés nouvelles, les pastorales diocésaines de jeunes avec les JMJ sont aussi dans cette mouvance-là. Cela ne peut marcher malgré tous les énergies dépensées. Cela repose sur l’émotionnel et a un succès ponctuel mais ne fait pas revenir car ce n’est pas l’intelligence significative de la parole qui est prise en compte.

Les modèles 1 et 2 sont finalement assez proches l’un de l’autre. Beaucoup de milieux progressistes sont issus de milieux conservateurs attachés à la chrétienté : « Nous avons tout un monde à refaire chrétien, à commencer par nos enfants et petits-enfants et tous ceux qui les entourent. »C’est une préoccupation, légitime, qu’on entend partout.

Mais il faut se poser les questions sur ce que l’on veut transmettre. A quoi s’alimente ce souci ? quel est l’impensé ? quel modèle de christianisme veut-on transmettre ? Les jeunes ne sont pas intéressés par une coquille vide.

 

Il nous est difficile de quitter ce modèle impensé de la chrétienté !

 

  • Troisième modèle :

Dans son livre « L’archipel français »[4], Jérôme Fourquet constate que le socle de la France d'autrefois, sa matrice catho-républicaine, s'est complètement disloqué.

Il faut donc faire de la fin de la chrétienté un point de départ d’une réflexion en profondeur. Si la chrétienté est une forme historique millénaire du christianisme, elle n’était donc pas le modèle du christianisme débutant. Si elle meurt, le christianisme ne meurt pas pour autant. Il faut donc penser comment dire la Parole de façon significative. Ce n’est pas facile pour Dominique car il lui faut faire le grand écart : d’un côté, en tant que prêtre et dominicain, on lui demande encore de colmater les brèches et d’empêcher l’effondrement de la chrétienté alors qu’il a plutôt envie de donner un coup de pied dans le mur. D’autre part, les gens qu’il rencontre, ses amis les plus proches, n’ont plus rien à voir avec l’Eglise et s’en désintéressent ; et il constate qu’avec eux il peut parler de l’inouï de l’Evangile, qu’avec eux il a de ces échanges où des véritables ressources vivantes et vivifiantes sont échangées pour se dire et se traduire les enjeux véritables de l’existence. Que faire ? Continuer à alimenter la chrétienté ou passer de l’autre côté ?

 

Quelle serait la troisième voie ? Dans son article « Le troisième homme »[5] publié en 1966 dans la revue Christus dont il était directeur, François Roustang, alors jésuite, prophétisait le désintérêt irrémédiable dont la religion catholique allait être frappée. Il soutint que le concile Vatican II a favorisé l’émergence de chrétiens ne se reconnaissant ni conservateurs ni réformistes, mais tout simplement non pratiquants et, à terme, indifférents aux sacrements. Cet article résonna comme un coup de canon mais se révèlera exact par la suite. « Le troisième homme », qui continue à vivre dans un rapport à l’Evangile et pratique les valeurs chrétiennes, en dehors de la religion catholique, rencontra l’incompréhension des gens du dialecte ecclésial. Pour Roustang, c’est aussi un nouveau départ. Par-delà la crise qu’il vit et décrit (il fut démis de ses fonctions le mois qui suivit la publication de l’article et quitta les jésuites pour devenir psychanalyste, puis s’intéressa à l’hypnose), il met déjà en place les questions fondamentales de sa pensée : « Comment être libre ? Comment aller mieux ? Comment vivre ? » qu’il reprendra ensuite dans un livre, « Il suffit d’un geste »[6].

Esprits en éveil, le jésuite Michel de Certeau (1925-1986) et l’abbé Maurice Bellet, qui travaillèrent à la revue Christus avec Roustang, furent aussi parmi les premiers à penser la situation nouvelle du christianisme dans la modernité. Maurice Bellet est décédé à plus de 90 ans, en nous laissant les nombreux écrits.

La troisième voie est donc une chance. Si la chrétienté est derrière nous, il est possible, pour la première fois depuis longtemps, d’entendre de l’Evangile ce qu’on n’a pas encore entendu. En chrétienté, on n’entend plus que le mot « Evangile » signifie « bonne nouvelle ». Demandons- nous : en quoi l’Evangile est-il une nouvelle ? En quoi cette nouvelle est-elle radicalement bonne ? En quoi est-elle la meilleure ? Nous répondons : c’est le message d’amour de Jésus. Ce n’est pas faux, mais il y a un problème qui en fait perdre l’inouï. Quand j’affirme que c’est le message d’amour de Jésus, je sais déjà ce qu’est l’amour, je sais déjà par présupposition de quel amour parle l’Evangile. Et c’est vrai que nous savons déjà un peu ce que signifie le mot amour. Mais l’Evangile en parle-t-il vraiment de la manière dont je pense en avoir la présupposition ? Tel que je pense en savoir la réalité ? L’Evangile parle de trois opérations synonymes de ce que signifie vivre : croire, aimer et espérer et il en parle de telle manière qu’il nous fait découvrir que nous ignorons ce que signifie croire, espérer.L’inouï de l’in-ouï (le non encore entendu) de l’Evangile, c’est ce que je n’ai pas entendu de la parole. La troisième voie ne s’ouvre qu’à la mesure de ce qu’on n’a pas encore entendu. L’in-ouï pourrait être la chose la plus significative dans la vie de n’importe quel être humain, quoiqu’il en soit de sa religion ou de sa non-religion, quoiqu’il en soit de sa culture, de son âge, de sa posture personnelle. Ce n’est pas un code secret que seuls possèderaient les initiés. Quand on lit les écritures, on lit avec le voile de la chrétienté. Ainsi dans la première épitre de Jean : le « Verbe de vie », pour le lecteur chrétien, c’est le Christ (dogme de Calcédoine) or cela ne fera pas entendre la significativité que Jean rend témoignage à la « parole de la vie » (logos ths zohs). Le traducteur, en mettant « Verbe de vie » nous renvoie vers notre catéchisme. Jean dit qu’il a touché, qu’il a vu, qu’il a entendu « la parole de la vie ». Quand on lit  la parole de la vie , il y a deux manières de l’entendre selon que l’on privilégie le génitif objectif ou le génitif subjectif. « La parole de la vie » pour le génitif objectif c’est la parole sur la vie. Le génitif subjectif, c’est « la parole que dit la vie », la parole que tient la vie. Jean dit : moi, j’ai rencontré la vie quand elle est parlante, la vie qui parle, et j’en donne témoignage. ça c’est l’in-ouï , cela change tout ! Qui n’est pas concerné par la vie ? Quel être humain n’est pas tenté de « dé-vivre », c’est-à-dire de cesser de vivre ?  Quel être humain n’est pas concerné par la mort ? Quel être humain n’est pas concerné par la maladie, la souffrance, le deuil ? Quel être humain ne vit pas parfois sa naissance comme une malédiction, une expiation ? Quel être humain n’est pas tenté de penser que la mort c’est quand même terrible parce que cela arrête tout… ? Moi, cela me concerne, c’est de la plus haute significativité que je puisse entendre de la vie-même ce qu’elle a à me dire pour m’inviter à vivre. Où sont les bondieuseries ? Où est la question institutionnelle, ecclésiastique ?  Où est le dogme ? Où est la discipline ? Envolés ! Jean emploie le terme « zoé » et non « bios » pour dire la vie : il ne s’agit pas de la vie biologique mais de l’autre aspect de la vie de tout mon être profond …(celle qui fait que je me sens vivant et heureux de l’être).

 

Ce n’est pas une parole verticale mais une réserve d’in-ouïs qui me concernent significativement, que chacun peut et doit entendre.

 

La troisième voie c’est celle qui va partager, mettre en commun, les ressources que chacune et chacun, singulièrement et collectivement, nous entendons de l’in-ouï de la vie.

 

 

Quelques éléments du débat (incomplets !)

1. Pour qu’advienne la troisième voie, la condition nécessaire c’est l’extinction de l’appareil ecclésial ?

D.C. : La chrétienté, c’est derrière nous, c’est clair. L’inouï, vous ne l’entendrez que si la chrétienté est derrière nous, sinon vous ne l’entendrez pas. Je ne sais pas ce que vous appelez appareil ecclésial, mais pour moi « De ce que plusieurs entendent l’inouï de l’Evangile et sont convoqués par lui… », c’est exactement ce que signifie le mot Eglise. Ecclésia veut dire la convocation, pas l’assemblée ni le rassemblement, mais la convocation par une parole, qui n’est pas celle du groupe mais qui est entendue par plusieurs et fait du commun entre eux ; cette convocation se dispense assez aisément et seuls ceux qui sont convoqués par l’inouï de l’Evangile deviennent le lieu de la convocation : c’est ça qui est l’Eglise. Cela fait partie de l’inouï. Chacun entend avec ses mots à lui les merveilles de Dieu : c’est la Pentecôte. Comment se fait-il que j’entende avec mes mots à moi ce que je n’avais pas encore entendu ?

La chrétienté finissante, atone, nécrosée, laisse la possibilité d’inventer une nouvelle forme de christianisme.

C’est valable pour les catholiques, les protestants, les orthodoxes…Luther voulait réformer la chrétienté et non faire une nouvelle religion ! L’inouï fait de chacun de nous celui qui est sur la voie, donc plus de catho, de protestant, ni d’orthodoxe …La voie de l’inouï sera notre œcuménisme.

 

2. Dans votre livre, vous parlez de grâce et de don, qu’on ne retrouve pas dans la conférence

D.C. Il faut lire le livre : il est impossible de dire en 1h15 ce qui est dans tout un livre ! Il faut faire la différence entre le christianisme et la chrétienté. Le christianisme ou la christianité, c’est être Christ les uns pour les autres : c’est la troisième voie. La chrétienté est un état de fait historique moribond. Il faut passer de la chrétienté à la christianité. Quelque chose peut bouger parce qu’on fait l’expérience de l’inouï : c’est la grâce.

Une conférence c’est insuffisant, c’est même frustrant et pour les auditeurs et pour le conférencier. Il faut aller plus loin et faire des ateliers où on prend le temps d’être dans le travail participatif et de s’écouter. L’inouï, on en fait alors l’expérience. Une conférence ne peut qu’ouvrir un porche mais cela ne suffit pas. Aujourd’hui, le défi c’est de faire du « commun », et pas seulement de l’Evangile, mais aussi du social, du politique etc… La conférence seule est un encouragement à l’inertie car on n’est pas dans les conditions de travailler. Il faut passer de l’oratoire au laboratoire !

 

3. C’est quoi l’inouï… ?

D.C. L’inouï, c’est le non-ouï dans mon écoute et non dans le texte. Un musicien est dans l’inouï : chaque interprète entend et joue différemment même s’il s’agit des mêmes notes (…) Dire « de l’Evangile », c’est dire « comment la vie, elle, me parle ». C’est ça l’inouï. En français, entre « vivre » et « vivre », il y a une différence qualitative. « Je vis » signifie « j’existe ».  « Je vis (enfin) » signifie « c’est bon de vivre ! » :  c’est de cette vie-là que parle l’Evangile, c’est là l’inouï. Ce n’est pas un mot du texte, ni un commentaire du texte, ni une interprétation, ce n’est pas réservé à ceux qui savent, c’est l’ouverture de votre oreille à la justesse de la parole de la vie. Vous n’entendrez pas l’inouï de l’Evangile si vous êtes dans l’idée que l’Evangile c’est la vie historique d’un Jésus de Nazareth dont on ne sait quasiment rien. Ce n’est pas un code moral, ce n’est pas un livre de doctrine de catéchisme…

L’inouï de l’Evangile c’est l’ouverture de mon écoute à la dimension d’un texte porte-parole de la vie. Dans les Actes des Apôtres, ch 11 , 17 et 11,20, Pierre revient de chez Corneille : « Si Dieu a fait à ces gens le même don grâcieux qu’à nous autres pour avoir cru au Seigneur Jésus Christ, étais-je quelqu’un, moi, qui pouvait empêcher Dieu d’agir ? » (…) « Voilà que Dieu a donné aussi aux nations païennes la conversion (metanoïa = qui mène vers) qui mène à la Vie. »  En conclusion, il ne faut pas convertir au point de vue religieux mais les faire changer de cap ou de mentalité pour qu’ils se tournent vers la vie.

Avant de lire ces Actes, je n’avais jamais entendu les mots que l’on ne convertit pas les gens à une religion, mais qu’on les fait changer de cap afin qu’ils soient tournés vers la vie. Or nous, on a fait quoi de ça ? On a obligé les gens à se convertir à une religion, à en adopter les rites, les croyances, l’organisation…Or c’est la « métanoia » vers la vie : cela a toujours été écrit, cela n’a pas été effacé !

L’inouï, c’est quand nous avons « des oreilles pour entendre » ! La chrétienté nous a mis des bouchons dans les oreilles, qu’il nous faut enlever.

 

4. D.C. C’est parce que je suis concerné que j’ai envie d’entendre, de comprendre. Le mot évangile, c’est une parole qui a un effet heureux sur quelqu’un. L’inouï, c’est pour chacun en particulier. Personne ne peut faire le travail à ma place. Si on a un lieu pour partager l’inouï entendu, découvert, heureux est-on !

Il faut pouvoir associer l’écoute de l’Evangile avec le jeu, avec la joie : c’est une vraie jouissance !

Dans un groupe chrétien, il faut avoir le courage d’enlever le voile étouffant mis par la chrétienté…

 

Béatrice Piérard-Capelle

 

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Merci à Dominique pour son partage libérateur et porteur de vie !

« Voici venir le temps de la main ouverte. Et du cœur libre. Et de la pensée sans peur, qui peut oser toutes les crises de la certitude. » (Maurice Bellet – La quatrième hypothèse, DDB p 119)

 

 

[1] « Le christianisme n’existe pas encore », Dominique Collin, Ed. Salvator (Forum) 2018

[2] « Comment avons-nous cessé d’être chrétien », Guillaume Cuchet, Editions du Seuil 2018

[3] Du grec pistos qui signifie la foi : mesureur de la foi !

 

[4] L’archipel français, Jérôme Fourquet, Ed. Du Seuil, 2019,

En quelques décennies, tout a changé. La France, à l'heure des gilets jaunes, n'a plus rien à voir avec cette nation soudée par l'attachement de tous aux valeurs d'une république une et indivisible.

[5] Avant d’être un dissident de la psychanalyse, puis un des penseurs de l’hypnose, François Roustang fut jésuite pendant la première moitié de sa vie. ll publia  « Le troisième homme » dans la revue « Christus » en 1966. Ève-Alice Roustang, sa fille, éclaire ce moment essentiel dans la vie de son père et sa trajectoire intellectuelle dans un livre publié plus tard.

[6] « Il suffit d’un geste »- François Roustang, Ed. Odile Jacob - Comment aller mieux ? Comment apaiser son mal de vivre ? Comment opérer en soi un changement profond pour pouvoir de nouveau inventer sa vie ? Peut-être suffit-il d'un geste... Mais lequel ? Et par où commencer ? D'abord, se libérer des préjugés et des certitudes des thérapeutes.

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