DOSSIER: Economie et Justice

Que serait un monde équitable ?

Par Marie-Pierre JADIN

Je me suis demandé, suite à la lecture du compte rendu de la conférence de Philippe Lamberts, ce que pourrait être un monde où l'économie ne serait plus uniquement au service de quelques très grosses multinationales, mais au service de tous les hommes ainsi que de notre planète.

Mais il faut être spécialiste pour réfléchir à ces questions de façon intelligente, et je ne suis pas une spécialiste. Loin de là, les chiffres m'ont toujours rebutée !

Alors je vous livre simplement la réflexion d'une consommatrice comme une autre : Belge, issue de la classe moyenne, qui travaille pour avoir de quoi faire vivre sa famille et qui bénéficie des mêmes avantages que la majorité de ses concitoyens au niveau de la couverture sociale. Quelqu'un qui, en gros, ne doit pas se poser trop de questions quant aux gestes quotidiens d'achats de nourriture ou de vêtements, d'essence, de consommation d'eau, de gaz et d'électricité…

Je pense tout d'abord que j'ai beaucoup de chance. J'ai la chance de vivre dans un pays riche, sur un continent où tout est abondance, et qui n'a plus connu ni guerre ni dictature depuis bien longtemps. Un pays où la sécurité sociale est une des meilleures au monde. Un pays où tomber malade n'est pas un luxe que l'on ne peut se permettre. Un pays où l'on peut boire l'eau du robinet, chauffer sa maison et faire cuire ses aliments en poussant sur un simple bouton. Un pays où l'on peut exprimer tout haut sa pensée sans risquer la prison. Oui, je pense que par rapport aux 97 % du reste de la population mondiale, j'ai de la chance…

Mais d'une part, je dois continuer à me battre pour que cette chance soit aussi celle des mes enfants. Je ne vais pas développer cet aspect car nous ne traitons pas ici du domaine politique, mais du domaine de l'économie et de la justice. D'autre part, je pense aussi qu'il n'est pas juste que j'aie ce privilège quand d'autres en sont privés. Il n'est pas juste que certains meurent de faim quand d'autres jettent leurs surplus ; il n'est pas juste d'être exploité pour un salaire de misère ; il n'est pas juste de mourir parce qu'on n'a pas les moyens de se soigner.

Partons d'une réalité, celle d'il y a un siècle environ. Il y a 100 ans donc, vous alliez acheter votre pain chez le boulanger de votre village. Sans doute la farine provenait-elle d'un champ voisin ; le boulanger l'achetait au meunier et produisait le pain dans son atelier, à l'arrière de son magasin. Le circuit était court, la monnaie circulait localement. Le pain n'était sans doute pas toujours de qualité égale, et peut-être que parfois il venait à manquer… Sur une planète qui se réduit à un gros village, nos achats ici sont la conséquence du travail de quelqu'un, à l'autre bout du monde. Même pour le pain ! Lorsque nous achetons un pain en grande surface, sous un panneau annonçant en grand qu'il est « cuit sur place », nous savons qu'il est fabriqué en Pologne, et qu'il arrive en Belgique sous forme de pâte déjà levée, toute prête à être cuite. Depuis que je suis née, jamais, JAMAIS je n'ai vu un étal où le pain manquait ! Au contraire, je pense que l'on en jette des centaines de tonnes tous les jours.

C'est le cas pour la plupart de nos aliments, qu'ils soient transformés ou pas. Comme on trouve de tout en toute saison, on peut acheter des haricots qui viennent du Kenya et des pamplemousses qui viennent de Floride.

C'est le cas aussi pour tous nos vêtements : ils sont fabriqués en Chine, au Bangladesh, en Inde, au Pakistan, là où les coûts de production sont beaucoup moins élevés que chez nous. Là où les lois sur le travail, et notamment le travail des enfants, sont quasi inexistantes. Là où l'on peut exploiter un homme, une femme ou un enfant en les faisant travailler 12h/jour pour l'équivalent d'un €. Là où les produits utilisés pour le traitement des tissus peuvent empoisonner ceux qui les utilisent sans qu'ils aient l'occasion de se plaindre ou de tomber malades… Il n'y a pas de protection sociale. Là où des usines peuvent s'écrouler sur des vies humaines.

Notre besoin de consommer n'a pas de limites : il faut changer, être à la mode, tester des produits nouveaux… C'est du moins ce que les grandes industries nous font croire.

C'est le moment de rappeler ce qu'est l'Effet Papillon : j'achète un vêtement dans une grande enseigne de la Rue Neuve à Bruxelles (ou n'importe où ailleurs en Occident) : ce vêtement a été fabriqué par Fokir, ouvrier bengali exploité, qui peine à nourrir sa famille même en travaillant toute la journée, 7 jours sur 7. Pour ma part, je l'ai payé 20 ou 25 € et j'ai l'impression d'avoir fait une bonne affaire… Mais en réalité, il est de piètre qualité, pas très bien coupé, pas très confortable. Je le porterai quelques fois et puis j'en aurai assez. J'aurai trouvé autre chose, qui est plus à la mode ou qui me va mieux au teint… Dans le meilleur des cas, je le donnerai : à ma sœur, à ma voisine, dans une bulle à vêtements… S'il est trop abîmé je le jetterai et il ira gonfler le volume des déchets dont nous inondons les décharges. Quant à l'enseigne qui a fait produire ce vêtement, elle ne vendra pas tout chez nous, loin de là. Les invendus retourneront d'où ils viennent : en Inde ou au Bangladesh, où ils seront vendus à la classe moyenne, aux gens qui peuvent se permettre de vivre comme des occidentaux. Ce vêtement aura parcouru minimum 12.000 km.

La seule personne qui se sera enrichie par ce processus, c'est le patron de la grande enseigne (et ses actionnaires, si tout va bien). Ce n'est pas Fokir, ce n'est pas moi, ce n'est certainement pas la planète, qui aura donné des milliers de litres d'eau pour produire ce vêtement, des tas de kwatts, des milliers de litres de kérosène pour l'acheminer sur des milliers de km, et qui devra « digérer », pendant de nombreuses années, le « déchet » que ce vêtement générera lorsqu'il ne sera plus porté (très vite)...

Dans les magasins de commerce équitable, les produits sont plus chers, il y a moins de choix, mais cela nous oblige peut-être à faire des achats plus réfléchis : « ai-je vraiment besoin de cela ? ». Cela nous oblige aussi à prendre plus de soin de ce que nous achetons. Si j'achète à un juste prix des légumes chez un maraîcher de ma région, je vais prendre le temps de les préparer soigneusement afin de leur faire honneur, une façon pour moi de remercier ce travailleur de la terre qui me permet de manger sainement.

Du pain, ce n'est jamais que de la farine et de l'eau, mais quelle différence lorsqu'il est travaillé par un artisan ! Je le mangerai jusqu'au bout, avec respect.

Au fond, nous avons coutume de dire que ce monde est devenu un village, mais ce n'est pas tout à fait vrai. Car nous avons peu de regard sur celui qui est loin de nous. Nous ne faisons pas le lien entre ce que nous consommons et ceux qui sont à l'origine de ces produits.

Nous ne connaissons pas Fokir, nous ne connaissons pas l'ouvrier polonais qui pousse sur le bouton pour actionner la machine qui va mélanger la farine et l'eau (et tous les additifs). Certains enfants d'aujourd'hui ne savent pas que le lait est donné par la vache, les œufs par la poule, ou que les frites en sachets congélation viennent de la pomme de terre ! Mais nous devrions être davantage conscients du fait que chaque achat que nous faisons a une répercussion quelque part ; qu'à l'autre bout de la chaîne, il y a d'autres êtres humains, mes semblables, qui méritent une vie aussi bonne que la mienne, qui méritent une juste rétribution pour leur travail, en un mot, qui méritent de vivre dignement !

Être conscient de cela ne suffit pas ; il faut mettre en œuvre tout ce qui est à notre portée, pour que chaque être humain ait droit à cette vie digne. C'est compliqué, cela nous dépasse, mais si nos petits gestes ici ont cet effet papillon, cela vaut la peine de les poser, en achetant de façon raisonnée et en ayant des attitudes de consommateur respectueux et soucieux de l'équité...

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