Eloge de la fragilité ou de la bonne puissance

Eloge de la fragilité ou de la bonne puissance

Exposé par le Frère Hubert Thomas de Wavreumont

Attention fragile !

Les livres, les articles de revue sur le thème de la fragilité sont devenus nombreux, que cela aille dans l’intention de l’explorer dans l’un ou l’autre domaine ou d’en faire l’éloge.

Pourquoi ce thème est-il devenu aussi présent ? Qu’est-ce qui rend nos existences fragiles ? Sommes-nous devenus des êtres fragiles ? Tous victimes ?

Pour écrire ce texte, j’ai beaucoup reçu de la lecture du livre de : M. Atlan & R.P. Droit  Humain  éd. Flammarion

 

1.- Signes de la fragilité

Peut-être ressentons-nous l’expérience de la fragilité comme une énorme vague de fragilisation qui s’avance vers nous. C’est comme si nous étions menacés d’un tsunami qui va faire des dégâts.

L’autre jour, je rencontrais une jeune femme, divorcée et mère de deux enfants. Elle veut les élever plutôt dans la débrouillardise. Elle me racontait que sa fille de 15 ans a une amie. Les deux filles décident d’aller à la piscine qui se trouve à 10 minutes. Mais voilà que la mère de l’amie de sa fille téléphone sur le gsm de sa fille. Pas question d’aller seules à la piscine. Donc voici une des mères qui les conduit à la piscine. Mais pas question de les déposer trop loin non plus, bien que des travaux obligent à un grand détour pour arriver devant la piscine. Fragilité ?

Et il n’est pas question de laisser des enfants de 15 ans partir en train de Spa à Liége. Ceci pour dire que bien des parents suivent presque pas à pas leurs enfants par gsm. Une sorte de contrôle permanent par peur que les enfants tombent sur des pédophiles, des pervers…Fragilité ?

Un autre signe serait aussi dans la multiplication des besoins : on me dit que des élèves de rétho se refusent à partir en voyage de fin d’études pour ne pas quitter leur ordinateur. La multiplication des besoins nous fragilisent.

J’ai aussi le sentiment que les médias et les politiciens en entretenant un climat de crise sur tous les plans fabriquent de la peur et du catastrophisme. Les médias nous fragilisent.

Quid de la fragilité des couples ?

C’est ainsi que nous pouvons constater la fragilité du lien conjugal. Les divorces se multiplient comme si les partenaires d’un couple ne pouvaient plus s’appuyer sur un pacte de confiance fiable pour affronter leur avenir commun.

C’est comme si un contrat s’était substitué à l’alliance.

Plus largement, fragilité perçue aussi à travers la communication entre les êtres. D’un côté, les communications se sont multipliées jusqu’au virtuel. De l’autre, la communication est vécue comme difficile et le malentendu est multiforme et profond.

On peut aussi évoquer la fragilité de la démocratie.

La crise de confiance dans notre pays donnant lieu à une longue période sans gouvernement. Cela en dit long…

De son côté Kenzaburô Oé (prix Nobel de littérature en 1994) dans une interview au journal « Le Monde » parle de la fragilité de la démocratie japonaise révélée par la catastrophe : « Serons-nous capables de réagir ou bien resterons-nous silencieux ? On saura dans dix ans si le Japon mérite encore l’appellation de nation démocratique. Je m’aperçois que jamais je n’avais ressenti aussi profondément le manque de maturité de la démocratie japonaise. Car cette crise ne se réduit pas au désastre de Fukushima. Le plus désespérant pour moi est la « conspiration du silence » des compagnies d’électricité, des administrations, du gouvernement et des médias pour cacher les dangers. Depuis mars 2011 ont été dévoilés tant de mensonges – et il y en a probablement d’autres…La révélation de cette complicité des élites pour dissimuler la vérité me bouleverse. Sommes-nous un peuple si facile à berner ? »

On pourrait encore évoquer la fragilité de l’Eglise. Les récentes affaires de pédophilie ont renforcé la décrédibilisation. Comment se fier aux Eglises alors que certains de ceux qui sont aux avant-postes dérapent ? Ce ne sont pas seulement les fautes qui sont ici en question mais le divorce entre le discours et le comportement. Mais cette perte de crédit, cette perte de confiance est bien plus profonde que ces affaires de pédophilie. C’est au fond tout le langage religieux dans ses discours, ses rites, sa morale qui est mis en question.

 

Je me suis demandé si l’architecture contemporaine se marquait de fragilité par rapport aux édifices massifs que nous connaissons : le palais de justice, la basilique de Koekelberg. J’ai interrogé un architecte sur ce point.

Si dans l’histoire les constructions en dur ont été d’abord réservées aux dieux, aux pharaons et aux sépultures, elles se sont étendues à l’ensemble de la population. Elles donnent l’impression d’être plus solides mais cela vient d’une certaine surdimension ; murs plus épais que nécessaire, arcs de pierre…

Aujourd’hui des préoccupations nouvelles se sont introduites. On vise à être plus économes dans les moyens et donc la matière. On veut aussi des structures qui n’écrasent pas l’espace tout en étant vastes. Pensons aux ponts, à l’usage du verre. Il y a aussi la contrainte énergétique qui joue son rôle. Enfin, les architectes introduisent un langage. On ne veut pas seulement une maison fonctionnelle mais une maison qui parle par des effets de contrastes : éléments lourds et légers, des pleins et des vides. C’est comme un dialogue qui se joue entre les éléments, les matériaux utilisés.

Il ne faut pas se fier aux apparences. Quand on examine le comportement de différentes constructions aux secousses sismiques, ce ne sont pas nécessairement les constructions « lourdes » en dur qui ont le mieux résisté : des anciennes bâtisses en ossature en bois (colombages) sont restées parfaitement debout, avec juste à côté d’elles des constructions en maçonnerie réduites en un tas de gravats ou menaçant de tomber.

Voilà pour ce qui est de l’architecture. J’aurais bien voulu interviewer un mannequin anorexique pour voir comment le thème de la fragilité la touche. Mais voilà…je n’en ai pas, pas encore, parmi mes amies.

 

2.- Interprétation. Les causes

  • La fin des grands récits. Sans doute la perte des repères
  • L’individualisme

Ainsi que le note aussi la psychanalyste Catherine Ternynck dans un essai intéressant intitulé « L’homme de sable » : « Nous sommes devenus des contractants en toute chose. Le contrat relève d’une logique temporaire et réversible qui exclut l’asymétrie des places et l’idée  même d’une perte ou d’un renoncement. Dans la mesure où chacun est d’accord et mesure bien ce à quoi il consent, tout le monde gagnera. Il n’y aura ni perdu ni perdant. Cette logique du contrat s’est grandement substituée à celle du pacte qui, elle, ne relève pas uniquement du libre accord de chacun mais soumet les uns et les autres à une instance tierce, supérieure, et surtout à un engagement durable. »

 

  • L’accélération  (étudiée par le sociologue allemand H. Rosa)
    1. la densité des épisodes vécus et des événements s’accroît mais sans produire chez les individus d’expériences qui laisseraient des traces permanentes
    2. la succession des événements ne constitue plus pour la société et la politique une « histoire » identifiable
    3. la transformation du futur : nous n’attendons plus une vie meilleure pour nos enfants mais au contraire que leur situation soit plus difficile. Il nous faut toujours courir plus vite, non pour atteindre un objectif, mais pour empêcher que les choses empirent. Au lieu de faire face à un objectif, nous sommes poursuivis par un abîme.
    4. la politique a cessé de viser et même de promettre la création d’une société meilleure mais elle s’efforce de s’adapter, de gérer les crises et prévenir les catastrophes. Et la démocratie est jugée trop lente (d’où le recours au référendum ?)
    5. il nous est plus facile aujourd’hui de nous représenter la fin du monde que d’imaginer une alternative au système dominant

 

Cette accélération pourrait renvoyer à ce que le sociologue Zygmund Bauman appelle « une société liquide ». Ce concept de liquidité se conjugue selon lui de plusieurs manières. Il évoque la précarité des couples en parlant de « l’amour liquide ». On peut aussi parler de liquider pour désigner le processus qui liquide, qui met au rebut, aux déchets non seulement les choses qui deviennent vite obsolètes mais les gens qui sont exclus, mis dans les marges ou renvoyées chez elles comme un courrier mal adressé.

  • Une identité plus malaisée

La construction de notre identité est devenue plus malaisée : nous devons être pleins de confiance, pleins de compétences de toutes sortes (langues, arts…), pleins de résistances. Au fond toutes les institutions aujourd’hui réclament de nous que nous soyons autonomes. On réclame moins l’obéissance et la soumission que la flexibilité, la capacité de changer, la rapidité de réaction. On met en avant la concurrence, la consommation et l’entrepreneur devient un modèle social. Et en même temps, nous nous découvrons comme « pas à la hauteur », pris dans la fatigue d’être soi, insuffisants. Nous faisons l’expérience de vivre dans une intrigue. D’où des phénomènes qui s’amplifient de la dépendance à l’alcool, aux médicaments, à la drogue. L’individu devient incertain, avec ce que cela ouvre vers la dépression.

Nous vivons aussi dans un monde bouleversé et nous sommes mis au courant par des informations et des messages incessants quant au dérèglement climatique, économique et financier, au brassage des populations.

Peut-être en nous reconnaissant fragiles nous souhaitons mettre un pansement sur nos blessures narcissiques. Ou bien est-ce une manière de reconnaître que notre identité n’est pas tout d’une pièce, d’un seul tenant. Nous sommes traversés par une faille, rendus étrangers à nous-mêmes, pluriels…Il y a en moi d’autres vies que la mienne.

La psychanalyse veut se distinguer des neurosciences pour défendre le caractère aléatoire, fragile donc du sujet humain. Elle refuse que l’explication de l’humain soit ramenée à la physiologie et la biologie du cerveau. Il s’agit de maintenir l’irréductibilité de l’humain comme sujet parlant, comme parlêtre, pour employer le mot de Lacan. Maintenir le côté illogique, fantasque, fantasmatique de l’humain.

Aux côtés de la fragilité, d’autres catégories de réflexion sont utilisées, par exemple celle de vulnérabilité ou celle de précarité. On a le sentiment qu’il s’agit de faire apparaître le revers de la toute-puissance de l’humain dans son rapport à autrui, aux animaux, au monde. C’est montrer un certain envers de notre monde avec ses exclusions, sa quête d’une autonomie sans limites. C’est clair que nous fragilisons par nos comportements les équilibres naturels. Cela conduit  à identifier les vulnérabilités non seulement pour dégager nos responsabilités individuelles mais pour réfléchir à la dimension politique.

D’autant que nous ne sommes plus très assurés aujourd’hui des frontières. Les frontières étaient claires qui séparaient l’homme de l’animal, la femme de l’homme, la vie et la mort, entre la vie et l’inanimé, les religions entre elles. Mais aujourd’hui ? Nous sommes devenus plus sensibles à la perméabilité, la porosité, à la nécessité de faire bouger les frontières, les réévaluer. Certains appellent un autre humanisme où l’autonomie ne serait plus la valeur centrale, le foyer. Devons-nous nous considérer comme inaltérables ou bien ouverts à l’altérité ?

Identité rendue malaisée ? Mais ce que l’on demande aujourd’hui c’est de nous identifier, ce qui importe c’est la transformation continue de son look, de ses relations…

 

Il y a aussi un problème avec la dette qui est symbolique et renvoie à :

  • Nous vivons dans le présent immédiat
  • Nous avons des difficultés à reconnaître des limites
  • Des difficultés à nous reconnaître solidairesà transmission
  • À nous reconnaître débiteur

 

Fragilité et image

On peut se demander aussi si le sentiment de fragilité n’est pas lié en partie à l’image devenue omniprésente dans notre culture : médiatisation des hommes publics, publicité, internet, etc.

Or l’image est par définition légère, fragile, fluctuante, incertaine. Elle ne pèse pas, elle passe, l’une chasse l’autre. Mais en même temps, les images nous affectent, elles ne sont pas sans impact.

Et puis l’image, c’est aussi le virtuel. Pourquoi dit-on « sage comme une image » sinon pour dire qu’avec l’image on est dans l’irréel, en dehors de la réalité conflictuelle, en dehors des mots à échanger, en dehors du débat ?

Peut-être faut-il relier le sentiment de fragilité à l’informatique et internet. Comme le dit Nicholas Carr : « nous étions des agriculteurs de la connaissance, nous sommes en train de devenir des chasseurs cueilleurs dans la forêt des données électroniques ». Cela veut dire que sans nier les bienfaits d’internet, internet n’a pas que des aspects positifs. C’est notre façon de penser qui est influencée. Ce n’est pas notre logique qui est remise en cause mais notre façon d’entrer dans la connaissance. On a aussi fait remarquer que notre rapport à la mémoire est modifié. Nous stockons sur notre disque dur, nous faisons une copie, plaçons sur une clé USB mais tout cela peut disparaître par l’effet d’un virus. Ou bien être utilisé contre nous. Fragilité.

Fragilité aussi parce que constamment nous sommes filmés : « souriez, vous êtes filmés ». On sait quels sites nous visitons. Nous sommes pistés. « L’interconnexion planétaire, la dépendance croissante envers l’informatique des transports, de l’énergie, de toutes les circulations de données rendent toutes les sociétés de plus en plus vulnérables aux pannes, aux piratages, aux attaques de hackers qu’ils soient isolés ou enrôlés militairement ». (M. Atlan & R.P. Droit Humain, p.329)

On a aussi remarqué que l’augmentation des attentats terroristes est proportionnelle à l’augmentation des images en direct.

 

 

3.- Vers quoi nous tourner ? Eloge de la fragilité ou de la bonne puissance ?

Quand nous aurons fait l’éloge de la fragilité, serons-nous plus avancés ? Que signifie d’ailleurs faire l’éloge de la fragilité ?

S’il n’y a pas de système englobant et totalisant le sens, il y a place pour un horizon d’attente ou d’espérance.

Je vais développer ce point en 3 temps : 1. Restaurer la confiance- 2. Le passage- 3. Fragilité et puissance

1. Restaurer la confiance

Il me semble que ce que notre tâche est aujourd’hui de restaurer la confiance dans la vie. C’est ce que le théologien français Theobald appelle la foi élémentaire ou ce que le théologien suisse Hans Küng nomme la confiance originaire.

Il faut d’abord se rendre compte qu’il n’y a pas de vie sans foi. En parlant de foi les gens pensent d’emblée à la foi religieuse avec son bagage doctrinal et moral mais ceci vient bien après la foi de base qui est indispensable pour que la vie soit possible. Songeons à des expériences élémentaires comme de passer sur un pont ou de voyager en train. Pour moi, c’est dans une grande surface que j’ai pris conscience de cette nécessaire foi élémentaire. A la caisse, il y avait devant moi une mère avec son enfant et son chariot plein pour une semaine. A cette femme ne fallait-il pas de la foi pour prendre sa place et, surtout, pour préparer en nourriture ce qu’elle avait acheté ?

Cette confiance dans la vie n’est-elle pas requise encore pour vivre en couple et aussi pour affronter des situations-limites comme une mise à la retraite, l’acceptation d’un célibat qui n’est pas nécessairement voulu, le grand âge, la maladie. Des situations qui bouleversent l’équilibre d’une vie.

Dans les récits évangéliques, on s’aperçoit que Jésus lui-même remarque cette foi confiante ; il la voit à l’œuvre chez certains de ceux et celles qu’ils croisent sur sa route. Il la trouve à l’œuvre chez des gens qui ne sont pas nécessairement du peuple élu et il leur dit : « Va ta foi t’a sauvé ». Il ne s’agit pas là de reconnaître en ces gens-là une confession juste de sa messianité ou de sa filiation divine. Quel sens cela aurait-il dans ce contexte ? Jésus avait entendu dans leur cri, dans leur demande ou, simplement, leur désir de vivre, une foi confiante, un sursaut d’être par-delà l’enfermement.

«Va, ta foi t’a sauvé» : tu as pu retrouver en toi des ressources de confiance, de courage, là est pour toi un chemin de guérison, un chemin où la vie est rouverte. Vas-y !

Jésus en effet ne dit pas : «la foi t’a sauvé mais ta foi», soulignant la pulsion de vie qui a été remise en route, les ressources, les capacités de vie propre ramenées à la surface.

Ce courage d’être dans la vie et son quotidien ne relève-t-il pas de la foi ? Ne faut-il pas une foi remobilisée pour porter le quotidien, avec ses aléas, ses vicissitudes, ses contradictions de toutes sortes ? Cette confiance encore redonnée à la vie, à autrui, n’est-ce pas ce qui peut guérir de la stérilité, du renfermement ? Oui, elle est bien ce qui guérit !

En effet, l’être humain est bel et bien un « animal dénaturé ». A la différence de l’animal, il n’a pas de programme à sa disposition pour vivre. Il est inachevé toujours et parce qu’il est inachevé, il doit sans cesse laisser venir au jour, re-susciter sa confiance en la vie.

Alors, il croit que tout n’est pas fini pour lui, que là n’est pas le dernier mot, qu’il n’est pas réduit à ce qu’il est mais que la vie a encore des ressources pour lui, qui sont à rechercher, à inventer, à imaginer. Dans son livre « De l’identité à l’existence » le psychanalyste Daniel Sibony montre que, selon lui, le peuple juif n’a pas cessé de porter la question existentielle fondamentale, celle qui invite a ne pas se laisser réduire à ce que l’on est mais à se tourner vers l’Etre qui est au-delà et à chercher ce qu’il appelle les points d’amour de l’Etre. Tout cela pour nous permettre de nous dé-placer, nous dé-fixer.

S’il n’y a pas de vie humaine sans foi, cela ne veut pas dire que croire en la vie, faire confiance en la vie soit chose facile. Pourquoi ?

Sans doute parce que nous nous défaisons difficilement de l’attitude commune qui voit spontanément la vérité du côté du vérifiable. La vérité ne peut pas être livrée à la fragilité de la foi.

Surtout, il nous est difficile de croire en la vie, parce qu’il y a le mal sous ses diverses formes : il y a le mal, le malheur, la maladie qui viennent défaire notre adhésion confiante. Nous nous demandons : mais la vie, ma vie est-elle une promesse qui peut être tenue ? Jusqu’où peut-on faire confiance ? Devant le mal qui nous atteint, soit en nous-mêmes, soit en nos proches ou qui crie à nos portes, c’est la promesse qu’est la vie, qui est dans la vie qui se trouve percée.

De leur côté, les psychanalystes attirent notre attention sur la présence dans notre psychisme d’une pulsion de mort. Nous portons en nous, mystérieusement, un « soleil noir », une part de destructivité qui vient prendre à rebours cette confiance en la vie.

C’est le plus souvent dans la rencontre avec un « passeur », un homme ou une femme que nous sommes remis dans cette confiance originaire. On voit cela aussi dans les évangiles. Jésus en disant : « va, ta foi t’a sauvé » ne transmet pas sa foi dans l’autre, il confirme ce que l’autre porte en lui comme potentiel de confiance.

 

2. Le passage

Quel est le lieu de l’Evangile ? Eh bien justement ce n’est pas un lieu. Comme dit Jésus, le Royaume n’est pas ici et il n’est pas là. C’est dire que l’on ne peut le fixer une fois pour toutes et donc en obtenir la maîtrise, la mainmise sur… L’Evangile n’est pas un lieu mais est un passage à faire et toujours à refaire.

Quel passage ? Celui qui consiste à laisser la mort pour aller à la vie.

L’Evangile est en ce passage, en ce qu’il fait naître effectivement. C’est la création, le nouveau monde. Ainsi, ce n’est pas simplement l’affiliation à des vérités, à une vision du monde qui serait à appliquer à la vie. C’est plutôt dans la fécondité.

On peut en trouver une analogie dans l’œuvre d’art en tant qu’elle est précisément création, œuvre en train de se faire.

Le lieu du Christ est ce foyer de feu engendrant l’amour neuf, la relation neuve de l’humain à l’humain.

C’est un passage hors du monde, hors de l’ordre du monde. Non pas fuite ou évasion mais critique du monde tel qu’il est. Dépassement de ce monde-ci. Déconstruction. On dira : mais cela est rêvé par toutes les révolutions, cela est agi par tous les fanatiques. L’Evangile est autre chose. S’il déplace et défait l’ordre du monde, il se tient hors de la violence, hors du meurtre sous toutes formes. Mais pourtant sans rêverie. Il agi dans le réel. C’est donc une radicalisation de la critique telle que l’entendent les sciences humaines autant que l’action révolutionnaire.

D’un autre côté, c’est l’ouverture à tout humain. Non pas donc de l’ordre d’une croyance parmi d’autres mais voie ou chemin. L’Evangile c’est donner chemin à tout humain pour qu’il vive, lui donner passage par-delà ce qui l’enferme, le renferme et qu’il puisse  lui aussi donner fruit à son existence.

Saint Paul nomme ce passage du terme agapè. C’est un terme propre au christianisme. Et, selon lui, si cet amour manque, au cœur de nos œuvres, de nos créations, tout va à la dérive, tout va à la perversion, même le meilleur. Cette voie-là est unique ; elle n’est pas une voie parmi d’autres. Elle est ce qui est à rejoindre (se laisser rejoindre par elle) pour que vienne le neuf.

Serait-ce là la bonne puissance, celle qui fait la nouveauté, celle qui donne à la vie de poursuivre sa promesse ?

 

3. Fragilité et puissance

Il y a un paradoxe au cœur du fait chrétien. D’un côté l’Evangile est associé par le NT à la puissance. Il est puissance radicale de nouveauté, puissance radicale contre la mort, puissance de vie traversant la mort, puissance critique radicale contre ce qui est la violence de notre monde. D’un autre côté, cette puissance est associée à la faiblesse, à la fragilité : « nous portons ce trésor dans un vase d’argile » (2 Cor. 4,7). « Ma grâce agit dans la faiblesse » (2 Cor.12,9).

C’est ce paradoxe qu’il faut regarder. Au lieu de le faire de manière abstraite, je propose d’aller à la rencontre de la finale de l’évangile selon saint Marc. Cette finale est d’une inquiétante étrangeté. Il nous est dit que les femmes venues au tombeau pour embaumer le corps de Jésus font la découverte que le tombeau est vide. Elles sont effrayées et s’enfuient sans rien dire à personne. Voilà bien une fin étrange. Bien sûr cette fin est gênante et c’est pourquoi ultérieurement à la rédaction on a rajouté une fin qui s’accorde mieux avec ce que disent les autres évangiles. On peut toutefois se demander si ce n’est pas volontairement que le premier rédacteur a terminé son évangile de manière aussi brusque. Peut-être y a-t-il une intention à découvrir ? Cette finale est à interpréter par son lecteur. Ouvrons quelques pistes en ce sens à titre de questionnement.

  1. Un contraste frappant est ainsi mis par le rédacteur entre le cœur de la foi chrétienne, la proclamation de la victoire du Christ sur la mort, et ces femmes qui sont chargées d’en attester la vérité, femmes apeurées et silencieuses. Ce sont elles, dans leur fragilité, qui sont chargées de dire le lien entre le crucifié et le ressuscité.
  2. Ces femmes vont vers le tombeau et se demandent qui va pouvoir leur rouler la pierre qui ferme ce tombeau. Mais pourquoi y vont-elles puisqu’elles se posent cette question ? N’est-ce pas suggérer par là que la résurrection vient rompre une certaine logique, vient rompre une façon de penser et d’espérer. On est mis devant ce que l’on n’attend pas selon l’ordre des choses. On est mis hors de soi dans l’effroi et réduit au silence.
  3. Au tombeau ces femmes entendent une parole qui leur dit que le ressuscité n’est pas ici : « il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez ». On ne va pas trouver le ressuscité mettant plein la vue à Pilate ou au Sanhédrin. Non, c’est en Galilée qu’il est, nous précédant. Pour le trouver, il s’agit de retourner là où tout a commencé. Il s’agit non de le trouver dans une illumination mais en refaisant le chemin à sa suite, le chemin de notre vie fait de certitudes mais aussi de difficultés et de peines, de fragilités. La peur, l’effroi de ces femmes, ce sont les nôtres : nous nous demandons mais où Dieu est-il, où le trouver ? Pas ailleurs que dans notre vie.
  4. Ces femmes ont dû quand même finir par parler puisque ces mots « Christ est ressuscité » sont venus jusqu’à nous, nous ont rejoints. N’est-ce pas là une invitation : nous aussi nous pouvons passer par-delà nos peurs. Invitation à ne pas nous taire. « Le silence même a une fin » ; il n’a pas le dernier mot. De la fragilité à la bonne puissance.
  5. L’évangile de Marc qui se termine sur cette peur des femmes et leur fuite est inachevé. Mais pas dans le sens négatif. Il est inachevé comme chacune de nos existences. C’est ouvert, c’est une page blanche encore à écrire. La résurrection, cœur de notre foi, n’achève pas, elle n’occupe pas toute la place comme une sorte de revanche ou de plénitude écrasante qui contient tout. Voilà que l’évangile nous dit : pour que la vie soit possible, il faut qu’il y ait de l’inachevé, de l’imprévu. Il ne faut pas que tout soit écrit à l’avance.

 

 

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