Thème d'année: quelques points pour faire le point...

Citoyens dans un monde pluriel

Par Marie-Rose TASSET

Que sommes-nous en premier lieu ?
Les membres d'une culture, d'une civilisation, ou bien des êtres humains ? Le droit au particularisme culturel est une donnée de la condition humaine qui par là-même dépasse toutes les cultures particulières.
Peut-on, et de quel droit, passer par-dessus l'appartenance culturelle, et la différence des normes en vigueur dans chaque culture, pour établir des valeurs valables universellement pour tout individu ? D'où sortiraient-elles, sinon encore d'une culture particulière ? N'y a-t-il pas là une contradiction insurmontable ?
L'ethnologie a d'autre part remis en cause l'idée qu'une civilisation puisse avoir plus de valeur qu'une autre, et prône le relativisme culturel.
Que toutes les cultures s'équivalent, c'est une chose.
C'est un autre point qui est ici en question :
La diversité des cultures rend-elle impossible l'existence de valeurs supérieures, susceptibles d'une application universelle ?
Les valeurs sont-elles forcément propres à une société et à une culture, ou peuvent-elles être transcendantes, c'est-à-dire tirer leur valeur d'une source indépendante des morales particulières ?
Les valeurs n'expriment-elles que les normes en vigueur dans un groupe, relatives à lui ?
Mais une culture unique pourrait-elle s'épanouir ?
La diversité n'a-t-elle pas des choses à nous apprendre sur l'humain ?

La diversité des cultures entraîne l'incompréhension des hommes
Pour parler de la diversité, il est incontournable de parler du mythe de Babel.
Celui-ci est souvent interprété comme la multiplication des langues comme punition de Dieu. Ainsi les hommes qui parlaient tous la même langue et construisaient dans un même effort une tour, se voient punis par Dieu. Ils ne parlent plus la même langue et ne se comprennent plus, s'éparpillant ainsi aux quatre coins du globe. En effet, la diversité des cultures entraîne des différences de valeurs, de points de vue. Ce qui rend difficile la compréhension, la communication entre les cultures.
Ainsi il nous paraît choquant d'apprendre que le Chinois peut manger du chien alors que cela est pour nous un animal domestique.
La différence, qui provoque l'incompréhension entre les hommes, peut alors entraîner de graves conflits et des guerres.
En dépit de tous ses efforts l'homme ne peut échapper à l'emprise de sa propre culture, qui atteint jusqu'aux racines mêmes de son système nerveux et façonne sa perception du monde.
La culture est en majeure partie une réalité cachée qui échappe à notre contrôle et constitue la trame de l'existence humaine.
Et même lorsque des pans de culture pétrissent la conscience, il est difficile de les modifier, non seulement parce qu'ils sont intimement intégrés à notre être, mais surtout parce qu'il nous est impossible d'avoir un comportement signifiant sans passer par la médiation de la culture.
L'homme et ses extensions ne constituent qu'un seul et même système. C'est une erreur monumentale de traiter l'homme à part comme s'il constituait une réalité distincte de sa demeure, de ses villes, de sa technologie ou de son langage.
Cette interdépendance de l'homme et de ses extensions devrait nous faire accorder plus d'attention à celles que nous créons pour ceux auxquels elles risquent de n'être pas adaptées.
Et pourtant, il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu'elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés ; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale.

Claude Lévi-Strauss dit :
L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. “Habitudes de sauvages”, “cela n'est pas de chez nous”, “on ne devrait pas permettre cela”, etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères.
Nous le vivons pleinement avec les étrangers de notre rue, notre quartier, l’école de nos petits- enfants.

Toutes les valeurs culturelles ne sont pas au service de la fraternité humaine
Tous, plus ou moins confusément, éprouvent le besoin de naître. Mais il est des solutions qui trompent. Certes on peut animer les hommes, en les habillant d'uniformes. Alors ils chanteront leurs cantiques de guerre et rompront leur pain entre camarades. Ils auront retrouvé ce qu'ils cherchent, le goût de l'universel. Mais du pain qui leur est offert, ils vont mourir. On peut déterrer les idoles de bois et ressusciter les vieux mythes qui ont, tant bien que mal, fait leur preuve. On peut enivrer les Allemands de l'ivresse d'être allemands et compatriotes de Beethoven. On peut en saouler jusqu'au soutier. C'est, certes, plus facile que de tirer du soutier un Beethoven. Mais de telles idoles sont des idoles carnivores.
Celui qui meurt pour le progrès des connaissances ou la guérison des maladies, celui-là sert la vie, en même temps qu'il meurt. Il est peut-être beau de mourir pour l'expansion d'un territoire, mais la guerre d'aujourd'hui détruit ce qu'elle prétend favoriser.
Dans Terre des hommes, Saint Exupéry écrit : « Chacun s'installe à l'abri d'un mur de ciment, chacun, faute de mieux, lance, nuit après nuit, des escadrilles qui torpillent l'autre dans ses entrailles, font sauter ses centres vitaux, paralysent sa production et ses échanges. La victoire est à qui pourrira le dernier. Et les deux adversaires pourrissent ensemble. Dans un monde devenu désert, nous avions soif de retrouver des camarades : le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. »

La culture fait l'homme dans le sens où elle le façonne
Dans un premier temps, il peut paraître évident que la culture fait l'homme. Celle-ci implique en effet un ensemble de transformations par lesquelles l'homme est changé. Elle le transforme et ce qu'il est aujourd'hui est bien le produit de la culture. La capacité de l'homme à la culture est en effet liée à sa capacité à l'histoire. C'est sa capacité à transmettre, accumuler des connaissances, des techniques, des valeurs, et à se transformer au gré de cette évolution. Une évolution dictée par la nature.
L'histoire des hommes porte ainsi la marque du progrès technique, scientifique, politique, moral, qui fait ce que nous sommes aujourd'hui, nos manières de vivre et d'être.
Faisons un saut de 50 ans en arrière !
Quel moyen de transport ? Quel voyage ? Quelles études pour les femmes ? etc…Ce sont aussi les cultures particulières qui font les hommes.
La culture désigne aussi l'ensemble des manières de vivre qui sont propres à une époque et à un lieu. Il y a une relativité des cultures dans le temps, dans l'espace et en cela aussi la culture fait l'homme : ce que nous sommes dépend de la culture dans laquelle nous naissons et évoluons. C'est jusqu'à notre corps qui est façonné par cette culture-là.

Aspects plus négatifs de la culture
Celle-ci ne finit-elle pas par nuire aux hommes et à l'humanité ? Ne finit-elle pas par les éloigner de leur nature, c'est-à-dire les déshumaniser ?
Si le moteur de la culture est le progrès, notamment scientifique et technique, celui-ci, par son rythme de croissance exponentiel et indéfini, ne fait-il pas courir à l'homme le risque de s'y perdre ?
En effet, c'est d'abord une forme de simplicité et d'innocence originelles que l'homme perd par la culture.
Cette régression liée à la culture tient aussi à la multiplication des cultures et à leurs conflits. Certes, la mondialisation permet les échanges entre les cultures, et ils n'ont jamais été aussi importants qu’ils le sont aujourd'hui. Mais ces échanges tendent aussi à tourner au rapport de force, tant certaines cultures s'imposent à d'autres et tendent à les dominer.
Comme le montre Lévi-Strauss dans Race et Histoire, les relations entre les cultures sont loin d'être harmonieuses. Là encore donc la culture défait l'homme en le conduisant à entrer en conflit avec les autres. La multiculturalité n’est pas facile à vivre pour ces raisons-là. A Bruxelles, nous en faisons l’expérience journellement.

L'Évangile comme Bonne nouvelle du salut en Jésus-Christ s'adresse à tout être humain. Il est proprement universel, c'est-à-dire transculturel. Mais cette Bonne Nouvelle ne peut être entendue que dans et par la médiation d'une culture et cela est vrai dès l'origine même du message chrétien. En principe, aucune culture n'est incompatible avec la Révélation chrétienne pour autant qu'elle ne se replie pas sur elle-même et va dans le sens d'un surcroît d'être dans l'ordre de l'humain véritable.
Mais notre époque vit avec une particulière intensité la rencontre du christianisme et de cultures non occidentales qui sont étroitement liées à de grandes traditions religieuses.
La mondialisation comme extension à l’échelle mondiale des enjeux économiques, politiques, culturels de la vie humaine coïncide avec ce que certains n’hésitent pas à saluer comme un quatrième âge de l’humanité, celui de son âge planétaire.
En soi, elle représente une chance incontestable dans la mesure où elle met en relief l’unité de l’esprit humain et renforce la conscience commune d’appartenir à une unique famille dans ce village planétaire qu’est la Terre. Le Pape François en a fait tout un livre.
Elle favorise en particulier l’émergence d’une éthique globale au-delà des particularismes ethniques et culturels. Et pour l’Église, le nouveau réseau de communication qui accompagne la mondialisation représente un atout considérable pour la diffusion du message évangélique jusqu’aux extrémités de la terre.( dit le Seigneur, à la Pentecôte)
La Bible a déjà été traduite dans d’innombrables langues et continue d’être the best-seller mondial. Grâce à la révolution informatique, sa diffusion planétaire va franchir une nouvelle étape.

Mais on ne peut évoquer l’enjeu de la mondialisation pour la vie de l’Église sans préciser aussitôt que pour la première fois, l’Église vit une rupture historique avec la culture dominante qui fut la sienne depuis des siècles à savoir la culture occidentale.
Le concile de Vatican II représente le passage de l’eurocentrisme à un polycentrisme culturel à l’intérieur de l’Église.
Cependant, il convient d’observer qu’au moment même où la mission de l’Église s’est affranchie des ambiguïtés de l’âge colonial, on assiste en même temps à une mondialisation de la civilisation technologique sous le signe de la rationalité occidentale qui tend à s’imposer partout.
Cela signifie que tandis que l’Église cherche le dialogue avec les grandes civilisations non occidentales et leurs traditions religieuses, elle doit affronter le choc d’une modernité scientifique et technique qui traverse toutes les cultures et bouleverse profondément les pratiques et les mentalités de tous les habitants de la planète.
Idéalement, la mondialisation est sûrement une chance pour l’avenir de l’humanité. Mais si elle fait actuellement l’objet d’une contestation assez générale, c’est parce qu’elle demeure sous l'impérialisme de la loi du marché et du profit maximum. De fait, le système économique mondial engendre une pauvreté ?

Que penser du Vatican comme Etat ?
Le pape Jean Paul II s’est exprimé sur ce sujet. « Le Siège apostolique - et les personnes appelées à y travailler - sont animés par la "sollicitude pour toutes les Églises" qu'avaient les apôtres eux-mêmes. L'État de la Cité du Vatican existe pour permettre au Siège apostolique la liberté spirituelle nécessaire pour accomplir sa mission de service. L'activité du Siège apostolique dépend, pour sa plus grande partie, des offrandes spontanées des catholiques à travers le monde. Les personnes qui gèrent ces contributions sont responsables vis-à-vis des donateurs dont les intentions doivent être respectées. De manière générale, tous les membres de la Curie doivent faire preuve d'une fidélité sans faille aux tâches qui leur sont confiées et qu'ils accompliront avec une grande conscience professionnelle. »
Il est important de noter les différences qui existent entre le Siège apostolique ou Saint-Siège, l'État de la Cité du Vatican et le Vatican.
Le premier est indissociable du ministère de Pierre et remonte au début de l'Église ;
le deuxième, aujourd'hui étroitement lié au Siège apostolique, existe en tant qu'entité politique indépendante seulement depuis la signature des accords du Latran en 1929 ;
le troisième, souvent employé pour désigner ou le Saint-Siège ou la Cité du Vatican, se réfère au lieu où se trouve la tombe de saint Pierre.

Vivre ensemble :
La question du vivre-ensemble est souvent posée de façon étroite, coupée des autres enjeux de société. Vivre, vécu, vivable….
Le vécu, c'est tout ce qui a été et que j'ai engrangé dans ma vie personnelle sous influence, dans mon implication. Ma mémoire est saturée de vécu qui exerce sa pression inconsciente dans ma vie actuelle.
Le vivant, c'est ce que je vis au jour le jour et qui constitue mes actions, mes relations, mes pensées, mon imaginaire
Le vivable, c'est ce que la société qui m'environne et m'influence m'impose de pouvoir imaginer d'une façon réaliste, au détriment souvent d'une imagination créatrice. En effet, l’un des tropismes les plus courants quand on parle de vivre-ensemble et d’interculturalité dans le champ médiatique et politique, c’est l’effet « poupée russe » qui consiste, par exemple, à réduire la culture à la religion, la religion à l’islam et l’islam au foulard. C’est très réducteur !
Quand le débat est posé en ces termes, il est inévitable que la discussion oppose deux « camps » : celui du « laïcité » qui plaide pour reléguer la religion dans la sphère privée (donc pour interdire ou limiter les signes religieux dans la sphère publique) ; et celui du « multiculturalité » qui plaide au contraire pour la reconnaissance active des religions et des minorités culturelles en général.
Il est tout de même très inquiétant de se dire que ce qui fait problème aujourd’hui, c’est le fait de vivre ensemble, la chose la plus naturelle en somme : être avec les autres, habiter à leurs côtés, travailler, parler avec eux, etc. Difficulté de vivre ensemble n’est pas uniquement entre Belges et étrangers mais aussi entre riches et pauvres, entre les générations. La manifestation la plus intolérable de ce « non vivre-ensemble », c’est le racisme (voyez les partis extrême droite).
Le Père Ruquoy, missionnaire en Zambie, dans sa dernière lettre, rappelle, l’importance du vivre ensemble et de bien s’entendre, il a créé en pleine brousse un lieu où il accueille une centaine d’orphelins, de toutes ethnies, qui les a sauvés de la mort. Son centre appelé « Fleur de soleil » est un lieu de vie parce qu’ils sont obligés de s’entendre sinon c’est la guerre. L’être humain est un être relationnel et il ne peut s’épanouir qu’en soignant ses relations.

Edouard Delruelle fait une étude sur ce sujet. Schématiquement, ces trois questions correspondent aux trois niveaux de pouvoir :
La question des migrations est celle de l’accès au territoire et du titre de séjour : compétence essentiellement fédérale ;
La question de l’intégration concerne au premier chef le parcours d’intégration des primo-arrivants : compétence essentiellement régionale ;
La question des différences culturelles et religieuses touche à la culture, la formation, les savoirs : compétence communautaire (même si, dans le cas de la religion, il s’agit en fait d’une compétence partagée : le temporel du culte, c’est le Fédéral ; la reconnaissance des lieux de culte, c’est la Région).

Faut-il remplacer le cours de religion ?
« La nature et le rôle de l’enseignement religieux à l’école sont aujourd’hui l’objet de débats et, en certains cas, de nouvelles réglementations civiles, qui ont tendance à le remplacer par une étude du fait religieux en général, ou de morale et de culture religieuse, allant jusqu’à s’opposer au choix et à l’orientation que les parents et l’Église désirent donner à la formation des générations futures », ainsi débute la communication du Vatican aux présidents des conférences épiscopales sur l’enseignement de la religion à l’école [2].

Les motivations de l’Église sont limpides ; il s’agit d’orienter l’éducation des enfants en fonction de ses souhaits, pour satisfaire à la mission qu’elle s’est attribuée, à savoir, l’évangélisation de la population. Selon le Vatican, l’école doit proposer un cours de religion pour que chaque élève ait la possibilité d’accéder au message catholique.
Il faut distinguer clairement l’éducation, qui comprend formation physique, affective, intellectuelle et morale en général, de l’instruction proprement dite, qui n’en est qu’une partie. Pour ce qui est de l’éducation au sens large, chacun a droit au respect de ses convictions métaphysiques. La famille, l’Église s’en chargent déjà. (…)
Le but premier de l’école, si l’on se soucie de l’intérêt de l’enfant, est donc de former des individus capables de penser seuls et de permettre une égalité des possibilités à chacun d’entre eux.
La croyance ne s’impose pas, elle doit être le fruit d’un choix personnel. En Belgique, le cours de morale est dispensé par des enseignants désignés par les pouvoirs organisateurs de l’école publique tandis que ceux des cours de religion le sont par les organes chefs de culte respectifs .
A ce propos, le point de vue du Vatican est édifiant ; il affirme : « le projet de l’école catholique est convaincant seulement s’il est réalisé par des personnes profondément motivées (qui) se reconnaissent dans l’adhésion personnelle et communautaire du Seigneur ».
Bien peu de nos établissements scolaires dits catho, répondent à ces critères !

Il est grand temps de dépassionner le débat ; l’école n’est pas le lieu où doivent s’exprimer les clivages de la société mais bien celui où doit s’opérer l’émancipation des enfants.
La croyance a cependant sa place dans l’histoire de la pensée (globale donc à la fois religieuse et philosophique). Il est important qu’elle soit enseignée. Mais de la même façon que les autres matières du cursus scolaire, avec recul.
« La mission de l’école, c’est de faire apprendre, en vue d’être un membre actif de sa société au lieu d’en être exclu (…) Le véritable but de l’enseignement, c’est l’émergence de la pensée personnelle, c’est-à-dire ‘le pouvoir d’examiner, de comprendre, de juger (Reboul)

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