ACTU D'EGLISE

Existe-t-il une oasis ?

Témoignage, par Isabelle NIBAKURE

Ce matin   d’avril, assise dans la cuisine de ma maison, contemplant à travers la fenêtre le beau jardin qui renaît avec le printemps, écoutant avec bonheur les oiseaux qui chantent et les voyant voler, j’ai conscience de me trouver quelque part à Bruxelles, où la nature est en harmonie avec moi-même.

Le 22 août 2012, j’ai déménagé. Venant de Schaerbeek je suis arrivée à Etterbeek, Rue Général Henry, dans une de 8 maisons de l’ASBL appelée « Jardin du Béguinage ».

Ce jour-là, accompagnée par des amis, des déménageurs, j’ai reçu un accueil fraternel de la part de mes futurs voisins. Ceux qui m’ont accompagnée et moi-même nous en parlons comme d’un phénomène nouveau par rapport à ce que nous connaissions ici à Bruxelles.

Des personnes qui viennent me visiter sont séduites et me posent des questions multiples dont les plus essentielles sont : comment as-tu connu ce logement ? Qui les habite et quelles sont les conditions pour y vivre ?

Depuis que je suis en Belgique je ne m’habituais pas à vivre dans un immeuble. J’avais un désir fou d’avoir une petite maison ou un petit appartement qui possède un petit jardin d’une part et, d’autre part, dans un quartier où le voisinage humain, fraternel est réalité. Avec mes moyens limités, j’étais dans l’incapacité de louer ce genre de logement et malgré cela j’en parlais aux amis.

Et voilà que la responsable de la Commission Migrations de l’ACi m’informait qu’elle vit « au Jardin du Béguinage », où cela est possible. Une amie belge a cherché des informations pour moi et a abouti au même résultat.

La réalisation des mes rêves allait-elle devenir réalité ?

 Un tel cadeau ne s’offre pas sur un plateau d’argent ; en plus, est-ce réellement ce que je voulais ?

Il y avait un chemin en plusieurs étapes pour y arriver :

- écrire une lettre de motivation au Président de l’ASBL,

- avoir un entretien avec un membre du GRacc (groupe d’accompagnement)

- recevoir les documents nécessaires pour comprendre les objectifs de l’ASBL « Jardin du Béguinage »

- me présenter chez chacun des habitants

- être visitée par la deuxième personne du GRacc,

- recevoir une lettre d’accord et me présenter chez le Président de l’ASBL

A travers ces étapes, j’ai découvert des réalités qui m’ont aidée à apprécier davantage l’ASBL « Jardin du Béguinage ». L’ASBL est composée de huit petites maisons qui accueillent des personnes âgées d’au moins 60 ans, ayant des moyens financiers réduits, dans le but de leur offrir un logement de qualité dans un environnement magnifique. L’objectif est de permettre aux habitants d’échapper à l’isolement et à l’obligation de vivre dans un home. C’est pour cela que le but du projet est d’inviter les habitants à harmoniser autonomie et solidarité. Le choix du futur habitant tient compte des critères d’âge, des moyens financiers, de sa capacité d’être autonome et d’être solidaire, dans le respect des autres.

L’autonomie est facilitée par le fait que chacun loue une maison individuelle ayant deux entrées : une qui donne sur la rue Général Henry (entre la rue et la maison, il y un petit jardin) et la seconde s’ouvre sur la cour intérieur avec un petit jardin et un espace vert pour tous. Chacun étant chez lui, on s’organise comme on veut. Dans notre petit jardin, on peut planter des fleurs selon notre goût. L’essentiel c’est d’éviter que le jardin devienne forêt. Les maisons sont propres au moment où la nouvelle personne y arrive et elles sont standards : deux pièces au rez-de-chaussée et deux à l’étage. Chaque maison possède sa cave.

La petite maison devient réalité pour moi. Cela change tout ! C’est très agréable pour moi d’avoir du calme et de la paix. Même si j’avais auparavant une voisine avec qui je m’entendais bien là où j’étais, les bruits, l’ascenseur sale, souvent en panne, des jeunes qui fumaient souvent dans les escaliers, tout cela devenait lourd à vivre. En plus, il ne suffit pas d’avoir une maison pour être heureux, du moins pour moi, il était essentiel d’avoir un environnement humain avec une solidarité et un cadre de vie sécurisant et agréable.

La solidarité

Etant donné que la solidarité, même si elle est désirée, n’est pas innée, certains moyens sont mis en œuvre, afin de l’encourager entre nous.

1. Le choix de la future ou du futur habitant : une fois qu’une personne du GRacc a fait l’entretien avec moi, elle m’a donné des documents explicatifs de l’Association et m’a demandé de me présenter chez chaque habitant du « Jardin du Béguinage ». Je suis donc passée chez toutes les personnes pour me présenter. L’entretien nous a permis de commencer à nous connaître. Je constatais l’originalité de chacun, je comprenais de mieux en mieux le projet, mais aussi les attentes que chacun avait de moi. Je pouvais aussi me déterminer par rapport à ce que je voulais. J’avoue que j’étais séduite et que mon désir de voir de tels projets se multiplier pour les autres personnes m’habitait de plus en plus. J’espérais toujours être acceptée.

Evidement c’est au quotidien que, progressivement, beaucoup de choses allaient s’éclaircir.

Si les habitants agréent la personne, celle-ci est acceptée. Elle peut venir y habiter. Si la personne ne se sent pas à l’aise, elle abandonne son projet. Même si la première fois je n’avais pas été acceptée parce qu’il n’y avait qu’une seule place disponible, leur choix m’était pénible mais m’a semblé très important. La décision appartenait non au Conseil d’Administration seul, mais aussi, à ceux qui allaient vivre avec moi. C’est pour moi un élément de satisfaction car je tiens à l’autogestion du projet par les premiers concernés.

2. le voisin direct : dans la cour, deux maisons s’ouvrent sur un même espace. Ceci permet aux personnes qui y habitent de tisser des liens : prendre un café ensemble dans le jardin, s’inquiéter si on n’a pas vu son voisin depuis quelques jours, s’entraider... Ce voisinage direct ne va pas de soi et peut être une occasion de s’ouvrir aux autres : téléphone, visite, entraide pour les petits travaux, les courses….

3. les rencontres organisées : entre nous ; avec les membres du CRacc ; avec des invités ; participation au Conseil d’ Administration et à l’Assemblée Générale

Toutes les rencontres visent à la construction du vivre ensemble en harmonie

Petit-déjeuner convivial : tous les mardis, de 8h30 à 10h30 environ, nous prenons un petit-déjeuner ensemble. Nous l’organisons à tour de rôle. Le temps est organisé en deux périodes : une grande partie consacrée au petit-déjeuner et aux échanges libres et une autre partie où nous partageons à partir du texte préparé par la personne qui nous accueille.

J’y vais toujours avec joie. Je découvre combien chacun est chargé de son histoire, comme moi-même d’ailleurs. La personnalité de chacun se révèle, entre autre, à travers le partage et surtout à travers le texte choisi pour être partagé. L’écoute mutuelle, toujours à construire, s’avère indispensable pour vivre ce moment avec une plus grande compréhension et moins de tension. C’est un moment où la convivialité est vécue dans le groupe et tout m’invite à y participer. Nous gardons une trace de ce moment dans un carnet de mémoire de notre vécu.

La rencontre avec les personnes du CRacc. Elles sont au nombre de trois, sont chargées de rencontrer le candidat avant de le laisser faire le deuxième pas, à savoir l’entretien avec les habitants et l’écriture d’une lettre de motivation. Une d’elle m’a annoncé, avec beaucoup de délicatesse et de discrétion mon acceptation.

Lors de mon entretien avec elles, je commençais à saisir combien c’est vraiment un projet humain et exigeant à vivre. Lorsque nous avons une réunion avec elles, une fois par trimestre, nous partageons le contenu de notre cahier de route. Et puis nous échangeons sur un sujet préparé par elles ou par nous. C’est la méthode d’alternance qui est retenue. Elles accompagnent le groupe, mais chaque personne peut aller trouver l’une ou l’autre, si elle veut, pour partager ce qu’elle veut. Je les ressens comme veillant à la bonne marche de l’ensemble. Après la réunion, nous partageons un repas préparé par tous.

Participation au pouvoir de décision.

L’ASBL « Jardin du Béguinage » comprend deux organes de décision : le Conseil d’Administration et l’Assemblée Générale. Nous avons des délégués au Conseil d’Administration et nous sommes tous membres de l’Assemblée Générale.

Nous sommes donc acteurs de la bonne marche de l’ASBL ; nous nous sentons responsables. Etant donné que toutes les décisions sont prises à l’Assemblée Générale et que chaque habitant du Jardin du Béguinage a une voix délibérative, la gestion de l’Association du Jardin du Béguinage est, aussi, entre nos mains.

Ouverture aux habitants deux autres associations

« Situées » entre les rues des Cultivateurs et Général Henry, les habitations de trois Associations, au total 32 maisons, forment un rectangle qui donne sur un grand jardin intérieur. En plus du « Jardin du Béguinage déjà développé, il y a « Les Trois Pommiers » (16 maisons) et    « La Cité Serine » (8 maisons). 

« Les Trois pommiers » offrent des logements et un accompagnement aux personnes fragilisées et « La Cité Serine » est un service qui dispense des soins palliatifs et de convalescence.

« L’objectif sous-jacent était de tisser de rapports humains enrichissants pour les uns et les autres au sein de ce village dans la ville. » (Extrait de « Un village des solidarités sort de terre au cœur de la ville » - Pascal SAC).

Selon mes observations, le jardin, au printemps, nous offre à tous, non seulement la joie d’entendre les chants des oiseaux, de jouir de leurs envols, mais surtout de constater à quel point les enfants s’amusent sans crainte. Durant l’été, il est franchement un oasis pour tous : les adultes soignent leur petit jardin, font de la lecture dehors, prennent le petit-déjeuner sur la cour... C’est un moment d’échange possible.

Les rapports entre des adultes des trois associations sont informels J’en ai un aperçu lors des échanges de chaque mardi. Une fois par an, les habitants célèbrent la nouvelle année ensemble. C’est un moment de convivialité où j’ai découvert que les habitants se connaissaient. Les enfants créent facilement des liens entre nous.

En conclusion, je plaide pour que le projet de cette ASBL soit connu. Il tient compte de la responsabilité de la personne, de sa capacité à être autonome et créer des liens avec des voisins dans un environnement magnifique, pour « un meilleur vivre ensemble ».

La multiplication de tels projets pour les personnes âgées, encore autonomes, est un défi à lancer aux Pouvoirs Publics, aux associations et aux sponsors. Ainsi, la personne âgée se sent encouragée à dynamiser un projet avec les autres dans une perspective de fin de vie heureuse qui est une alternative à l’isolement et « la solution home ». Cette manière d’ « habiter autrement » pourrait, aussi, entrer dans les plans de construction en ville. Ainsi, progressivement un plus grand nombre de personnes âgées auraient cette chance que j’accueille comme don.

Archive: 
Archivé

Thématique: