ACTU D'EGLISE

Le pape Benoît XVI démissionne[1] !

Par Frère Hubert Thomas, Moine de Wavreumont

La démission du pape Benoît XVI a surpris tout le monde et les titres médiatiques n’ont pas manqué : « Les évêques français sous le choc », « L’Europe en deuil ». Les TV ont convoqué leurs cénacles de têtes pensantes, leurs aréopages de distributeurs de bons ou de mauvais points. Pourquoi pas ? C’est la culture du débat. Tout cela, il faut le reconnaître, n’a pas toujours été empreint de sérénité comme si le pape devenait le bouc émissaire des reproches et des polémiques que l’institution-Eglise suscite. Les « Faire le point » et autres « mises au point » ont parfois donné l’impression de mises en plis tant certains intervenants semblaient empêtrés dans les plis de leurs idées, de leurs points de vue. C’est dommage !

Mon propos ici n’est pas de faire le bilan du pontificat de Benoît XVI mais de réfléchir sur sa décision de démissionner. Sans prétendre non plus épuiser le sujet… Quelques réflexions à partager.

On s’attendait à une histoire, à un récit qui se termine par la fin habituelle, classique dans l’histoire de la papauté : la mort du pape. Mais voilà que le récit est interrompu autrement. L’histoire ne se termine pas comme on avait pensé. La démission est une fin brusque, l’interruption par la démission vient créer un effet de surprise et, sans doute aussi, de suspense. Je me dis qu’un pape qui peut surprendre ainsi, qui déplace ainsi une certaine logique à la fois dans l’institution elle-même et dans le monde, ne manque pas de liberté et de grâce. Interrompre de cette façon, c’est déjà créer de la nouveauté.

On a coutume d’associer l’Église, surtout catholique, à un appareil complexe, voire tortueux, à des rouages enchevêtrés et tentaculaires, à des secrets multiformes et voici que Benoît XVI en posant sa démission sur la table vient comme déranger une certaine image autant qu’une certaine vision. Son geste paraît désacraliser la fonction du pape et peut-être de l’Église. Quand il décline ses limites, n’est-ce pas une invitation à relire la fonction du pape dans la dimension du service ? Lorsqu’il n’est plus possible de véritablement servir, ne faut-il pas se retirer ? Certes l’Église d’aujourd’hui est fragilisée en ce monde. On a suffisamment mis en lumière sa vulnérabilité, ses faiblesses. Mais peut-être regarde-t-on encore trop le ministère du pape lui-même comme un roc qui résiste contre vents et marées, un pouvoir fort. On perd de vue que ce ministère est exercé par un humain fragile, même si l’Esprit saint ne manque pas de lui rendre visite. Dans nos sociétés qui réclament la performance, la compétitivité, n’y aurait-il pas là aussi un geste parlant, une manière de dire : il n’y a pas que le contrôle, la maîtrise, le pouvoir à tout prix ; il convient de reconnaître et d’accepter ses limites.

Je vois aussi dans ce retrait un signe bien en accord avec la théologie de l’Église activée par le pape Benoît : conscient de la situation de l’Église dans le monde occidental, surtout, il la voit comme « une minorité créative » ; aujourd’hui elle ne peut qu’abandonner tout triomphalisme, toute hauteur pour être le sel de la terre.

J’aime aussi qu’en présentant sa démission le pape ait eu ces mots : « après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises ». On a si souvent reproché à l’Église de faire fi de la conscience de ses fidèles et voilà un pape qui redit en clair que sa décision lui est dictée par sa conscience. Ce n’est certes pas une nouveauté puisque la doctrine classique met la conscience comme lieu de discernement. On peut l’oublier… Lui qui a béatifié le cardinal Newman se retrouverait bien dans les mots de ce dernier : « Je lève mon verre au Pape, si vous le permettez, mais d’abord à la conscience, et ensuite au Pape ».

Dans l’évangile de Marc, on trouve un court épisode inscrit dans le moment de l’arrestation de Jésus. Un jeune homme qui « essaie de suivre » et qui n’a pour tout vêtement qu’un drap, s’enfuit à son tour en lâchant le drap. Le voilà nu, dépouillé de toutes ses sécurités et garanties. Serait-il celui que l’on retrouve un peu plus loin dans l’évangile, annonçant aux femmes venues au tombeau, que celui qu’elles cherchent n’est pas ici mais ressuscité et précédant les disciples en Galilée, selon sa promesse ? Le rapprochement est possible dans un texte qui se veut symbolique. Figure du disciple qui doit lâcher pour se remettre à suivre Jésus ? « Le Dieu du jeune homme nu » est alors celui qui non seulement compose et fait avec nos fragilités et nos limites mais insinue sa nouveauté et son renouvellement en elles et par elles. Le Dieu de Benoît XVI serait-il « le Dieu du jeune homme nu » ?

Vais-je dire à mon tour que le geste du pape qui remet sa charge est prophétique ? L’adjectif risque de s’user. C’est pourtant cela qui m’est spontanément venu à l’esprit devant l’événement. Prophétique dans le sens d’un geste qui ne rentre pas simplement dans l’ordre de l’histoire du monde et de l’Église et qui anticipe un possible de nouveauté. Mais sans tapage, sans bruit, sans prétendre à donner des signes… Comme un bagage d’exilé et l’on passe par un trou dans le mur (Ezéchiel 12)…

 

[1] Au moment de la rédaction de cet article, nous n’avions pas encore notre nouveau Pape ; cet article est une réflexion à propos d’un geste fort, la démission d’un Pape, et à ce titre mérite toute notre attention.

 

Archive: 
Archivé

Thématique: